Lille scelle une alliance historique entre socialistes et écologistes
Lundi 16 mars au soir, dans un restaurant proche de l'hôtel de ville, Arnaud Deslandes a officiellement fusionné sa liste avec celle de l'écologiste Stéphane Baly. Le socialiste a réactivé avec lyrisme la longue tradition d'union entre les deux partis : « Nous avons besoin de nous retrouver, de démontrer la force de la gauche et de renouer les fils d'une histoire qui a eu de belles heures par le passé afin de construire un bel avenir ensemble. » Présent à ses côtés, Stéphane Baly a approuvé ce rapprochement.
Un premier tour décevant qui force les décisions
Les résultats du premier tour ont douché les espoirs de conquérir le Beffroi pour celui qui avait raté la mairie de seulement 227 voix en 2020. L'écologiste n'est arrivé qu'en troisième position avec 17,75 % des suffrages, derrière la candidate Insoumise Lahouaria Addouche (23,36 %) qui, à la surprise générale, talonnait Arnaud Deslandes (26,26 %). Après un mandat complet dans l'opposition et une campagne axée sur le dégagisme d'une équipe « matricée par Martine Aubry », Stéphane Baly devait arbitrer l'avenir de la gauche lilloise : avec les socialistes ou avec les Insoumis.
Négociations intenses et choix stratégique
Dès l'annonce des résultats, les négociations entre les différents camps ont commencé. Elles se sont prolongées tard dans la nuit et une bonne partie du lundi suivant, avant qu'une décision cruciale ne soit prise. Face à la proposition de fusion 50-50 de La France Insoumise (50 % d'élus de la liste Insoumise et 50 % d'élus de la liste écologiste), Stéphane Baly a préféré l'offre 60-40 présentée par le Parti Socialiste lillois. Un choix « en responsabilité et en gravité », a expliqué ce modéré, qui a dû faire face à des contestations au sein de son propre parti, où une véritable crise a éclaté. Deux votes internes penchaient en effet pour une association avec les Insoumis. Mais après six longues années dans l'opposition, la tête de liste écologiste s'est montrée prête à une réconciliation officielle avec la majorité sortante.
Victoire au second tour et nouvelle donne politique
Les résultats du second tour lui ont donné raison. La liste d'union menée par Arnaud Deslandes a raflé la victoire avec 49,33 % des voix, creusant significativement l'écart avec celle de Lahouaria Addouche (33,70 %). Le candidat du Rassemblement National, Matthieu Valet, est arrivé quant à lui troisième avec 8,98 %, devançant Violette Spillebout qui dégringolait à 7,99 %. La députée Renaissance a estimé avoir été victime du vote utile contre LFI.
« La politique, ce n'est pas que de l'arithmétique », a rappelé Stéphane Baly, observant que les ententes avec LFI, dans d'autres villes, s'étaient révélées perdantes. L'écologiste, lui, sort finalement victorieux du scrutin. L'émergence d'une majorité rose-verte signe « la fin de l'hégémonie socialiste à Lille », a-t-il souligné. « Ils ne sont plus seuls aux manettes désormais. Arnaud est maire et je suis premier adjoint, on va former un binôme. »
Tourner la page des anciennes dissensions
Si les socialistes et les Verts ont longtemps dirigé la ville ensemble (de 1977 à 1995 et de 2001 à 2020), cette nouvelle alliance constituée de façon proportionnelle sur la base des résultats du premier tour « octroie aux écologistes un nombre d'élus (17 ou 18, dont 10 adjoints) inégalé jusque-là », a pointé le politologue lillois Pierre Mathiot.
En 2020, c'est précisément le refus catégorique de Martine Aubry d'une fusion à la proportionnelle qui avait acté le divorce entre socialistes et écologistes, au terme de relations empoisonnées sur plusieurs années, entre défiance et inimitiés. « On tourne la page », a assuré Stéphane Baly. « Arnaud Deslandes n'est pas Martine Aubry », a répété à l'envi son entourage – façon de dire que le jeune quadragénaire serait moins abrupt et plus rond que sa mentor.
Un rabibochage préparé et structuré
« L'union avec les Verts, ça fait un an qu'on la travaille et qu'on la veut ; la convergence des projets était évidente à nos yeux », a affirmé Charlotte Brun, première adjointe d'Arnaud Deslandes entre mars 2025 et mars 2026. « C'est d'ailleurs pour cela que l'accord entre les deux tours a pu être mené si facilement, parce que les écologistes savaient que nous étions sincères. »
Certes, les deux camps affichaient déjà un certain nombre de propositions communes, mais le rabibochage s'est opéré sur la promesse d'une véritable « cogestion » scellée par un contrat de gouvernance en bonne et due forme, a expliqué Stéphane Baly, qui dit avoir été inspiré par la coalition formée à Rennes par la maire socialiste Nathalie Appéré et les écologistes. Au prix, aussi, d'un certain nombre d'« avancées programmatiques » entérinées :
- La conservation de 11 hectares d'espaces verts sur la friche de la discorde, Saint-Sauveur, avec un Belvédère préservé et la recherche d'un site alternatif pour la piscine métropolitaine
- La construction de 1500 nouveaux logements par an, avec priorité aux logements sociaux et très sociaux dans les opérations neuves
- La création de 200 places d'hébergement d'urgence, d'une grande médiathèque, d'une foncière commerciale, de cinq centres de santé
- La remise en eau d'une partie de l'avenue du Peuple-Belge
Des sensibilités condamnées à s'entendre
En tout, le mariage – tantôt qualifié de forcé, d'amour ou de raison – entre socialistes et écologistes lillois aura permis le rassemblement de douze partis de gauche. « Une chorale plurielle dont Arnaud Deslandes est l'animateur », a résumé Julien Poix, tête de liste LFI aux municipales 2020, devenu représentant local du parti L'Après créé par l'ex-Insoumise Clémentine Autain.
Différentes sensibilités condamnées à s'entendre. « Le compromis sera difficile à trouver », a présagé Violette Spillebout. « Ça va être le consensus permanent, ça peut créer des blocages », a anticipé le candidat LR Louis Delemer, crédité de 8,46 % des suffrages au premier tour de l'élection municipale. « Avant le premier tour, Baly tenait quand même des propos virulents contre Deslandes et les socialistes, l'alliance a-t-elle vraiment gommé toutes les bisbilles ? » s'est interrogé Matthieu Valet. Cette alliance, « personne n'y croit, ça va durer trois mois avant de clasher », a vaticiné de son côté Lahouaria Addouche.
Optimisme affiché malgré les défis
Les premiers concernés affichent quant à eux un certain optimisme, voire de l'enthousiasme. « Aujourd'hui il y a une écoute réelle, du respect », a constaté Faustine Balmelle-Delauzun, de Génération.s. L'ancienne coprésidente du groupe écologiste à la mairie de Lille au cours du dernier mandat dit aussi espérer que « l'opposition sera constructive comme a pu l'être la nôtre et qu'on pourra avancer ensemble sur certains sujets ».
Lors des prochains conseils municipaux, le nouvel exécutif devra en effet composer avec la présence inédite d'un groupe LFI (qui a remporté dix sièges et promet déjà de mener un certain nombre de batailles sabre au clair) et le retour du RN, qui en a obtenu deux. Tout comme Violette Spillebout, à l'initiative de débats parfois plus que houleux avec la précédente majorité.
Un avenir semé d'embûches pour le nouveau maire
Autant dire que l'avenir ne s'annonce pas tout rose pour le nouveau maire de Lille. Dialogue avec ses nouveaux alliés, équilibres à trouver, réimplantation dans les quartiers populaires de la ville (comme Moulins ou Lille-Sud, où LFI a largement supplanté le PS) : Arnaud Deslandes a de nombreux défis à relever. Le socialiste a réussi à sauver son bastion lillois mais s'apprête à entamer une nouvelle ère périlleuse, tandis que la campagne présidentielle qui se profile déjà pourrait résonner jusqu'au Beffroi.



