Le dilemme européen du Rassemblement national
Imaginez un navire dont on remplace successivement la coque, la proue, le mât puis les voiles au fil des années. À partir de quel moment s'agit-il encore du même bateau ? « Tant que l'équipage demeure, le cap reste foncièrement le même », répond en substance le Rassemblement national. Cette métaphore prend une résonance particulière au lendemain des élections municipales, où un geste symbolique exécuté par plusieurs édiles nouvellement élus du parti à la flamme est venu raviver le souvenir de la doctrine eurosceptique originelle que l'on croyait pourtant reléguée aux oubliettes.
Le retour du drapeau comme symbole de contestation
Qu'il s'agisse de Christophe Barthès à Carcassonne dans l'Aude, de Bryan Masson à Cagnes-sur-Mer dans les Alpes-Maritimes ou encore d'Anthony Glarénaux Glinkowski à Harnes dans le Pas-de-Calais, à peine l'écharpe tricolore revêtue, tous ont décidé de décrocher du fronton de leur mairie le drapeau européen. Ce geste, largement mis en scène sur les réseaux sociaux, risque de réactiver une imagerie eurosceptique que le parti s'efforce pourtant, depuis plusieurs années, de reléguer au second plan.
Voilà un bon quinquennat que le parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen ne s'en était pas pris aussi vertement au drapeau étoilé. Le dernier assaut remontait aux élections européennes de 2019, lors d'un meeting au Thor dans le Vaucluse, où les deux têtes du mouvement nationaliste avaient pavoisé un drapeau étoilé bleu sur fond jaune – parfait négatif du drapeau européen, censé illustrer leur vision en totale opposition avec celle de « l'Union européenne d'Ursula von der Leyen ».
Entre euroscepticisme et eurocritique pragmatique
Si depuis lors, le Rassemblement national a préféré laisser en paix les couleurs de l'Union européenne, c'est que leur doctrine – comme sur nombre d'autres sujets – a très largement évolué. À l'euroscepticisme historique s'est substituée une grammaire moins radicale, davantage « eurocritique ». Plus question de « frexit », de claquer la porte de l'Union, ni même d'organiser un référendum sur la question.
Le nouvel objectif, rappelé encore par Marine Le Pen en marge des européennes de 2024, est clair : « Nous voulons contester le fonctionnement de l'Union européenne, peser pour réorienter ses politiques toxiques. Sans en sortir. » Cette position rend d'autant plus surprenant le geste des maires ayant décroché le drapeau européen.
Une victoire paradoxale au Parlement européen
Clin d'œil de l'histoire, c'est précisément cette même semaine, jeudi 26 mars, que la famille nationaliste a enregistré une victoire sans précédent au Parlement européen, en y faisant triompher ses idées. Eurodéputés de la droite traditionnelle au sein du PPE, de la droite nationale conservatrice au sein du groupe ECR et ceux du groupe national populiste, Les Patriotes, présidé par Jordan Bardella, sont parvenus en mêlant leurs voix à considérablement durcir la politique migratoire des 27.
Cette réussite impose un virage à 180 degrés à la politique menée jusqu'alors par l'Union européenne en termes d'éloignement des étrangers en situation irrégulière. Un succès qui démontre la capacité du RN à influencer les politiques européennes de l'intérieur.
Les remous internes révélateurs
Si Marine Le Pen s'est félicitée sur les réseaux sociaux de ce succès, la cheffe de file du RN n'a pas moins pris la défense de ses maires ayant banni de leurs frontons le drapeau européen : « Dans la Constitution européenne, il y avait le drapeau européen, il y avait l'hymne. Elle a été rejetée par référendum. Rien ne prévoit aujourd'hui le déploiement du drapeau européen sur les mairies. »
Cette position n'a pas manqué de déclencher des remous au sein de son mouvement comme chez ses principaux alliés. L'eurodéputée Identité et libertés alliée au RN, Marion Maréchal, s'est ainsi exprimée sur le réseau social X : « Il ne faut pas se tromper de levier de contestation : le drapeau européen est l'une des rares références à notre civilisation au sein de l'institution européenne […] Notre tâche doit être de redonner une dimension identitaire au projet européen : le drapeau européen n'est donc pas un symbole à supprimer, mais à revendiquer face à l'absence d'âme de l'UE technocratique. »
Sans embrasser la dimension civilisationnelle et chrétienne du drapeau aux douze étoiles mariales, un député RN reconnaît : « Pour certains de nos électeurs, ce drapeau est le symbole de l'Europe qui ne fonctionne pas, qui est responsable de la désindustrialisation et de la mondialisation à outrance. La vraie question est : À un an de la présidentielle, doit-on faire plaisir à nos vieux militants ou au contraire tenter de rassurer et séduire les autres ? »
Un vieux clivage qui resurgit
D'apparence anecdotique, cette polémique sur le drapeau européen agit comme un éloquent révélateur du clivage qui traverse le Rassemblement national. D'un côté, les nostalgiques d'un « souverainisme avant tout », héritiers de la ligne du Front national des années 2010. De l'autre, ceux adoptant une grille de lecture davantage pragmatique et libérale, visant à investir l'échelon européen plutôt que de le rejeter pour y imposer une vision identitaire et civilisationnelle.
« Ce clivage existe depuis longtemps : à l'époque il opposait Florian Philippot à Marion Maréchal. Depuis, on le croyait relégué aux sphères numériques et militantes mais voilà qu'il resurgit à la tête du Rassemblement national. Les deux ensembles se conflictualisent et ont désormais chacun leur champion. La ligne souverainiste est incarnée par Marine Le Pen, la ligne droitière est plus civilisationnelle par Jordan Bardella », analyse l'essayiste et ancien cadre du FN, Julien Rochedy.
De fait, Jordan Bardella se sera bien gardé d'avoir la moindre expression sur la question, ni d'apporter le moindre soutien aux maires RN ayant décroché de leurs mairies le pavillon européen. Le délibéré de la Cour d'appel le 7 juillet prochain, qui décidera qui de Marine Le Pen ou de son jeune dauphin sera candidat à la présidentielle, pourrait également déterminer l'ultime mue européenne du Rassemblement national.
Cette tension entre symbolique et pragmatisme, entre héritage historique et adaptation stratégique, continue donc de travailler en profondeur le parti nationaliste, révélant les contradictions d'un mouvement en pleine transformation identitaire.



