L'émergence d'une double ligne de défense politique
Initialement, une seule barrière existait dans le paysage politique français. Il s'agissait du front dit républicain, conçu pour ostraciser le Rassemblement national dont les valeurs d'extrême droite étaient jugées « non républicaines ». Ce dispositif fut particulièrement visible lors des élections législatives de 2024. François Bayrou et Édouard Philippe souhaitaient le limiter aux partis traditionnels de gouvernement. Gabriel Attal, au nom de Renaissance, alla jusqu'à inclure La France insoumise dans ce combat, ce qui eut pour effet accessoire d'absoudre ce mouvement de ses penchants les plus contestables.
La radicalisation de La France insoumise
La situation a considérablement évolué depuis. Sous l'effet d'un lent mouvement tectonique politique, une seconde ligne Maginot est apparue, que l'on peut qualifier de cordon sanitaire. Il n'est désormais plus possible de se méprendre sur la véritable nature de La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon y a contribué avec une efficacité remarquable. Le meurtre d'un jeune militant politique lui inspira des commentaires particulièrement odieux, tout en blanchissant la Jeune Garde, un mouvement présenté sous un jour favorable bien que certains de ses membres aient été impliqués dans ce drame.
Reconnaissons à Mélenchon, dans son parti pris de radicalité, une abnégation rare : comment, pour ne rien céder, ne rien concéder, ne rien avouer, accepter de se mettre la France à dos. Même ses partenaires électoraux les plus complaisants – Marine Tondelier et Fabien Roussel – en ont tordu le nez. Olivier Faure, non sans difficulté, dut consentir à rompre.
Deux lignes Maginot au même niveau
Voilà donc nos deux lignes Maginot, le front républicain et le cordon sanitaire, placées au même niveau de rejet, l'une à combattre autant que l'autre. La France insoumise rejoint le Rassemblement national dans une même répulsion, condamnée à une même infréquentabilité, déchue de sa vertu républicaine. Mais quelle est la vocation des lignes Maginot ? On le sait bien, c'est d'être contournées ou débordées. Autrement dit, ce sont des protections illusoires, des remparts de papier derrière lesquels on se rassure, souvent à tort.
L'efficacité d'une double excommunication
Quel effet peut-on escompter de cette double excommunication républicaine décrétée par un conglomérat de partis qu'on n'ose appeler socle commun ? Allant du Parti socialiste aux Républicains, en oubliant la porosité qui existe à leurs marges, il comprend les glucksmanniens de Place publique, les macronistes de Renaissance, les philippistes d'Horizons, les bayrouistes du MoDem, sans parler de quelques autres structures ou conventions. Au total, une coalition de nains, en crise d'effectifs, de programmes, d'identité. Leur seule richesse est leur mort annoncée, à savoir la profusion de leurs candidats à la présidentielle dont la plupart ne sont présidentiables que dans leurs têtes.
La stratégie du dernier recours
Peut-on escompter que ce puzzle déconstruit, réfugié désormais derrière ces défenses républicaines, acquière une nouvelle attractivité, recueillant ainsi les électeurs que les outrances des bannis chasseraient ? Peut-on croire que ce bloc central serve de base de repli aux électeurs mélenchonistes fraîchement décillés, ou aux électeurs marinistes vaccinés depuis longtemps contre les exclusions morales ? Qui sait, au contraire, si leur exclusion ne profitera pas aux exclus : la radicalité, tonitruante des uns, plus contenue des autres, est leur meilleur argument. Leur confrontation finale est leur rêve.
Les propositions institutionnelles
Comment empêcher cette confrontation ? La Tribune dimanche a récemment publié un texte signé par François Hollande, Élisabeth Borne, Raphaël Glucksmann, Marc Fesneau et Boris Vallaud réclamant « un nouveau souffle démocratique pour la France », à savoir l'introduction d'un scrutin à la proportionnelle. But affiché : nuire au Rassemblement national qui, sinon, profiterait du scrutin majoritaire. « Il n'y aurait alors plus qu'un pas à franchir pour transformer notre démocratie en un régime autoritaire », prédisent les signataires. Première bizarrerie : la proportionnelle, c'est ce que le RN réclame depuis toujours. Deuxième : est-ce bien républicain de vouloir changer de système électoral dans le seul but de nuire au favori ?
Pour résumer : les seules armes dégainées jusqu'ici par les partis de l'arc républicain se résument à la disqualification morale des deux extrémismes et à leur espoir mis en dernier recours dans une manœuvre électorale. C'est à craindre qu'ils aient déjà intériorisé la défaite et perdu la bataille sans l'avoir menée.



