La colère en politique : une arme à double tranchant qui peut sacraliser ou ridiculiser
Colère politique : arme à double tranchant qui sacralise ou ridiculise

La colère en politique : une arme à double tranchant

C'est ce qu'on appelle une véritable explosion de fureur. Bruno Retailleau, le président des Républicains, a manifesté une colère spectaculaire ce mercredi 8 avril sur les ondes de France Inter. Invité pour évoquer l'observatoire des villes LFI récemment créé par son parti, le sénateur vendéen a très mal supporté que ses interlocuteurs l'interrogent sur les menaces proférées par certains élus LR lors des élections municipales.

Une colère mal contrôlée

Particulièrement visé : le sénateur et ancien maire du Blanc-Mesnil Thierry Meignen, dont Bruno Retailleau a affirmé découvrir avec stupeur les propos glaçants à l'encontre de la journaliste Nassira El Moaddem, auteure d'une enquête sur la gestion de sa ville. « Je vais la fouetter. J'irai au bout, elle va mourir, je la tue », avait déclaré l'élu, des paroles faisant désormais l'objet d'une enquête judiciaire.

« On est en train de banaliser [...] C'est lamentable. Que ce soit sur le service public, c'est lamentable. Que vous vous comportiez comme les alliés objectifs de M. Mélenchon et des Insoumis, très bien, mais moi jamais je ne renoncerai à mes convictions républicaines », a tempêté le Vendéen, connu pour son tempérament parfois sanguin. Une sortie dont l'effet s'est révélé pour le moins mitigé.

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La colère : une arme politique risquée

Car la colère, dans l'arène politique, constitue rarement une bonne conseillère. Il s'agit d'une arme à double tranchant qui peut sacraliser ou ridiculiser en un instant. Si l'on donne l'impression de perdre son sang-froid ou de jouer la comédie pour générer du clash et grimper dans les algorithmes des réseaux sociaux, les conséquences peuvent être durables.

Dans l'imaginaire collectif, un homme ou une femme d'État se doit de maîtriser ses passions. Nous mettrons donc à part Donald Trump, devenu expert en la matière, qui a érigé la colère en méthode de gouvernance et de mobilisation de sa base MAGA.

Les colères mémorables de la politique française

Dans l'Hexagone, la palme de la colère persistante revient à Jean-Luc Mélenchon. En 2018, le patriarche insoumis hurlait au visage d'un agent venu perquisitionner le siège de son mouvement : « Je suis un parlementaire, ma personne est sacrée ! Vous ne me touchez pas [...]. La République c'est moi ! » Des images virales qui lui avaient valu une condamnation à trois mois de prison avec sursis pour actes d'intimidation.

On recense également la colère surjouée, comme celle de Ségolène Royal attaquant Nicolas Sarkozy lors du débat d'entre-deux-tours de la présidentielle de 2007 sur la scolarisation des enfants handicapés. Une « saine colère », selon les mots de la candidate socialiste, mais qui s'était avérée contre-productive en permettant à son rival de l'accuser de « perdre ses nerfs ».

La colère reste, en politique aussi, genrée : chez un homme, elle est souvent perçue comme digne, gage de virilité ; chez une femme, elle risque d'être qualifiée d'hystérie.

Autres exemples de colères malencontreuses

Dernier exemple de colère peu compatible avec des fonctions gouvernementales : celle d'Éric Dupond-Moretti se laissant aller, dans l'Hémicycle de l'Assemblée nationale, à trois copieux bras d'honneur adressés à feu le patron des députés LR Olivier Marleix. Rappelé à l'ordre par la présidente de séance, l'alors garde des Sceaux, visiblement embarrassé, s'était prestement excusé.

Citons enfin les colères reconstituées, dont l'Histoire a fait ses choux gras. Il en va ainsi de la fameuse chaussure avec laquelle Nikita Khrouchtchev aurait frappé son pupitre à l'Assemblée générale de l'ONU en 1960. Le dirigeant russe avait bien un soulier posé de façon insolite sur son bureau, mais il ne l'aurait semble-t-il jamais utilisé pour marquer sa désapprobation. La légende, pourtant, est restée.

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Quand la colère devient authentique et puissante

N'est pas Robert Badinter qui veut. On se souvient de la colère puissante de l'ancien ministre de la Justice protestant contre les sifflets essuyés par François Mitterrand en 1992 lors du 50e anniversaire de la Rafle du Vel d'Hiv : « Vous m'avez fait honte ! »

Tout le monde n'est pas non plus Barack Obama, poignant en père de la Nation, essuyant des larmes de rage en 2016 en mémoire des 20 enfants abattus par armes à feu dans l'école Sandy Hook. « À chaque fois que je pense à ces enfants, ça me met en colère ».

La colère authentique : gage d'authenticité

Quand elle vient des tripes, lorsqu'elle est sincère, la colère devient un gage d'authenticité dans un monde politique trop formaté par la communication. Elle peut même faire grimper en flèche une cote d'amour dans l'opinion.

C'est par exemple le cas du mémorable coup de sang de Jacques Chirac contre les services de sécurité israéliens, trop oppressants dans la vieille ville de Jérusalem en 1996 : « What do you want ? Me to go back to my plane ? [...] This is not a method. It is a provocation ». Une tirade iconique entrée dans l'Histoire.

En définitive, la colère politique demeure un exercice périlleux qui exige une maîtrise parfaite du moment, du contexte et de l'authenticité du sentiment exprimé. Mal calculée, elle peut détruire une image publique ; bien maîtrisée, elle peut au contraire renforcer une stature et marquer les esprits durablement.