La proposition énergétique de Bardella suscite la controverse
Jordan Bardella n'a pas tardé à réagir à la situation internationale. Dès le soir du 2 mars, seulement deux jours après le début de l'opération militaire conjointe des États-Unis et d'Israël en Iran, le président du Rassemblement national a publié un message sur X appelant l'État français et l'Union européenne à "anticiper dès maintenant les conséquences pour le quotidien des Français" des risques d'envolée des prix de l'énergie au Moyen-Orient.
Les demandes concrètes du RN
Le député européen a réclamé une baisse immédiate de la TVA sur l'énergie ainsi qu'une réduction de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Ces revendications constituent des demandes de longue date du parti d'extrême droite. Selon Bardella, cette perte de recettes fiscales serait compensée par la hausse du volume des taxes liée à l'augmentation des prix du gaz, du pétrole et de l'électricité. Il affirme que sans cette mesure, l'État s'enrichirait "sur le dos des Français en profitant de la crise internationale".
Un raisonnement économique contesté
Cette proposition économique est vivement critiquée par les spécialistes. François Ecalle, fondateur du site Fipeco et expert des finances publiques, la qualifie d'"absurdité". Il explique : "Diminuer ces taxes d'un milliard d'euros favoriserait peut-être un peu la consommation, mais cela ne compensera jamais le montant perdu. Au mieux, cela pourrait rapporter 200 millions d'euros."
Le spectre du bouclier tarifaire
La mesure proposée par Bardella équivaudrait en réalité à mettre en place un bouclier tarifaire déguisé. Ce dispositif, instauré entre 2021 et 2024 par le gouvernement pour limiter la flambée des prix de l'énergie, avait certes produit certains effets positifs. François Langot, économiste coauteur d'une note avec le Cepremap, reconnaît : "À l'époque, il s'était révélé plutôt positif pour la croissance et avait permis de contenir l'inflation."
Les inconvénients majeurs du dispositif
Mais cette médaille présente un revers important. Paul Malliet, économiste à l'OFCE, souligne plusieurs problèmes :
- L'argent part à l'étranger et rémunère principalement les fournisseurs comme les États-Unis ou l'Algérie
- Des considérations environnementales négligées, car le dispositif soutient une consommation supplémentaire d'énergie
- Un coût exorbitant pour les finances publiques
Le bouclier tarifaire a en effet coûté plus de 20 milliards d'euros nets, principalement entre 2022 et 2023, en raison des conséquences de la guerre en Ukraine et de l'arrêt des livraisons de gaz russe. Cette somme a dû être empruntée sur les marchés financiers dans des conditions aujourd'hui disparues.
Un contexte financier radicalement différent
François Langot rappelle que "les taux d'intérêt étaient alors autour de 1,4 %, ce qui limitait l'augmentation de la charge de la dette". La situation actuelle est bien moins favorable : "Pour mener la même opération, on devrait s'endetter autour de 3,45 % désormais. Le coût du crédit a plus que doublé. Finalement, le rapport coût/avantage serait très défavorable."
Une crise énergétique moins aiguë qu'en 2022
Les avertissements de Jordan Bardella apparaissent pour le moment disproportionnés. En 2022, au plus fort de la crise énergétique, le prix de référence du gaz sur les marchés de court terme avait atteint près de 300 euros le mégawatt/heure, contre seulement 60 euros actuellement. Paul Malliet nuance cependant : "Nous sommes encore aux prémices d'une crise dont on ne mesure pas encore pleinement toutes les répercussions."
La démagogie dénoncée
La proposition du dirigeant du RN relève surtout de la pure démagogie selon les experts. François Ecalle regrette qu'elle entretienne l'idée chez les Français que "dès qu'il y a un problème, l'État peut intervenir pour les aider. On n'arrive plus à sortir de cette logique". Cette mentalité correspond à celle du "quoi qu'il en coûte", dont le bouclier tarifaire constitue le symbole le plus marquant.
Les leçons du passé et les contraintes actuelles
Si les prix de l'énergie venaient effectivement à exploser, la question d'un nouveau dispositif pourrait refaire surface, mais il faudrait en repenser fondamentalement les contours. Entre 2021 et 2024, tous les Français, sans distinction de revenu, avaient pu bénéficier du bouclier tarifaire. Paul Malliet explique : "Le gouvernement était dans une telle situation d'urgence qu'il a fallu prendre une décision rapide et simple. Aujourd'hui, nous avons tiré des leçons de cette expérience. L'appliquer à l'ensemble de la population constitue une forme de gaspillage."
Des marges de manœuvre réduites
La situation des finances publiques françaises ne laisse que très peu de possibilités d'action. François Langot chiffre les besoins : "Pour pouvoir financer une telle mesure sans aggraver la situation, il faudrait trouver environ 30 milliards d'euros d'économies. Or, j'ai l'impression que nos députés ne sont pas prêts à consentir un tel effort." Une réalité politique qui semble devoir perdurer au moins jusqu'en 2027.
La proposition de Jordan Bardella, bien que répondant à des préoccupations légitimes des Français face au coût de l'énergie, apparaît donc comme une solution simpliste à un problème complexe, dont la mise en œuvre présenterait des risques économiques et financiers considérables dans le contexte actuel.



