Municipales : le délicat exercice de composition des listes
À moins d’un mois du premier tour des élections municipales, prévu le 15 mars, le temps est venu pour les candidats de dévoiler leurs listes. Derrière ce passage obligé de la campagne se cache un véritable casse-tête pour les maires sortants, qui doivent jongler avec la parité, les équilibres politiques et la gestion des ego. C’est un exercice délicat, absent des manuels de droit public, mais qui hante les nuits des édiles à l’approche de l’échéance.
Une équation aux multiples inconnues
Sur le papier, la recette semble simple : un bon dosage de société civile, une pincée de renouvellement générationnel, une dose de représentativité géographique et, bien sûr, le respect strict de la parité. Mais dans la réalité, lier la sauce s’avère bien plus complexe. « Réaliser le casting d’une liste est très difficile parce qu’on manipule de la pâte humaine. C’est un savant mélange. Là où ça se complique, c’est le tout à l’ego : pourquoi lui ou elle, et pas moi », résume Ludovic Martinez, ancien directeur de cabinet d’Alain Juppé à Bordeaux, qui revendique une quarantaine de campagnes électorales à son actif.
Pour un maire sortant, le renouvellement est un impératif mécanique pour éviter l’image de l’usure. Pierre Hurmic, qui s’est fixé un taux de renouvellement de 50 % et autant de candidats issus de la société civile pour tenter de conserver la mairie de Bordeaux, reconnaît que « c’est encore plus difficile quand les élus ont été bons ».
L’annonce de l’éviction : l’épreuve du feu
Maire de Talence et candidat à sa succession, Emmanuel Sallaberry a dévoilé une liste renouvelée à 50 % le 22 janvier. Il ne cache pas qu’annoncer à un élu qu’il ne figurera pas au « générique » est « très dur, incontestablement la partie la plus difficile du métier de maire. Ce sont quand même des gens que vous voyez parfois plus que votre famille ».
Le moment le plus redouté reste l’annonce de l’éviction, quand l’affectif prend le dessus sur la politique. « Les réactions peuvent être violentes », reconnaît Ludovic Martinez. « C’était mon job d’annoncer les mauvaises nouvelles. Aujourd’hui encore, certains ne me disent plus bonjour parce qu’ils croient que je suis à l’origine de leur éviction ».
L’ancien directeur de cabinet met en garde : « Le plus dur, c’est de virer les gens, d’autant qu’il ne faut pas s’en faire des ennemis : un élu qui pèse 50, 100 ou 150 voix, ça peut faire la différence à l’arrivée ».
Les cicatrices de 2020 à Bordeaux
Entre les deux tours de l’élection municipale de 2020 à Bordeaux, la fusion, forcée et dans l’urgence, des listes du maire sortant LR Nicolas Florian (décédé le 26 janvier 2025) et du candidat LREM Thomas Cazenave a laissé des traces. Surtout chez les Juppéistes de la liste du premier, principales victimes d’un accord habilement négocié par Cazenave, malgré un score très inférieur au premier tour (12,69 % contre 34,56 %).
Ils sont alors treize à en faire les frais, parmi lesquels Arielle Piazza. Adjointe au sport d’Alain Juppé puis de Nicolas Florian de 2008 à 2020, elle n’a pas oublié ce dimanche de Pentecôte 2020. « Je sortais de l’eau, vers 17 heures à Hossegor. Nicolas m’a appelée : ‘‘Je n’ai plus besoin de toi.’’ J’ai dit : ‘‘tant pis’’ et j’ai raccroché. J’ai trouvé la méthode très maladroite », se souvient-elle.
Issu du centre gauche, autre pilier (adjoint à l’emploi) des années Juppé-Florian, Yohan David a vu lui aussi douze ans d’engagement balayés en un coup de fil. « Je lui ai fait une réponse sincère et désagréable », confie-t-il. Il compare sa mise à l’écart à un « licenciement économique injuste et sans préavis ».
Tourner la page, mais garder les cicatrices
Yohan David raconte le « repas des débarqués » organisé après l’éviction, « avec une condition : ‘‘Dites tout le mal que vous pensez ce soir et demain, c’est fini’’ ». Il avoue : « Ma peur, c’était de devenir aigri ».
Concentrée sur la promotion des femmes dans la gouvernance du sport au sein de l’association Femmes dirigeantes, Arielle Piazza se tient aujourd’hui « à distance de la politique, où je suis entrée par surprise ».
Malgré « deux ou trois mois compliqués, quand tout s’arrête », Yohan David a lui aussi tourné la page de 2020. Il reste engagé comme président bénévole de l’Association ville emploi (AVE) mais sait que « la politique, c’est de la coke, il faut essayer de s’en sevrer ».
Il suit les négociations pour la constitution de la liste de Thomas Cazenave, où Nathalie Delattre, dont il reste un fidèle soutien, occupera une avant-dernière place symbolique. Car au final, une liste n’est jamais qu’une promesse éphémère. On y entre avec l’enthousiasme du néophyte, on en sort avec la cicatrice de l’ancien combattant. « À 10 h 12, vous y êtes, à 10 h 14, vous n’y êtes plus », conclut, non sans humour, Yohan David.



