Municipales 2024 : la fracture géographique entre deux France s'accentue
Des élections municipales, on pourrait tirer mille récits différents. Une alliance qui échoue ici, un maire sortant sanctionné là, une personnalité qui fait la différence ailleurs. Ces scrutins racontent effectivement toutes ces histoires locales. Mais en prenant du recul et en observant la carte de France dans son ensemble, une autre histoire émerge, plus simple et plus inquiétante. Elle se résume en deux listes qui illustrent deux réalités françaises profondément distinctes.
Les métropoles : des bastions de gauche imperméables
Commençons par la première liste. Paris, Lyon, Marseille, Lille, Rennes, Nantes. Ce dimanche soir, ces grandes métropoles sont restées fidèlement ancrées à gauche. Peu importent les bilans des équipes sortantes, peu importe la qualité de gestion municipale, peu importe même les étiquettes politiques précises au sein de la gauche. La sociologie a joué son rôle, implacablement, et la gauche l'emporte mécaniquement dans ces agglomérations.
Ces villes semblent sourdes et hermétiques aux dynamiques électorales qui traversent le reste du territoire national. Dans les très grandes villes françaises, la gauche n'a plus besoin de se battre ardemment pour gagner : elle se succède à elle-même, presque comme une formalité administrative. Un phénomène qui interroge sur la vitalité démocratique de ces territoires.
Les villes moyennes : le basculement vers le Rassemblement national
Poursuivons avec une autre liste, tout aussi révélatrice. Menton, Agde, Carcassonne, Tarascon, Liévin, Montargis, Vierzon, Carpentras, Orange, Castres, La Flèche, La Seyne-sur-Mer. Dimanche soir, toutes ces communes ont basculé sous la bannière du Rassemblement national. Ces villes n'accueillent ni biennales d'art contemporain prestigieuses, ni campus de grandes écoles renommées.
On y croise peu de startupers en trottinette électrique ou de directeurs artistiques entre deux résidences créatives. On y rencontre plutôt des habitants qui voient leurs centres-villes s'étioler, qui dépendent de leur voiture au quotidien, et qui, dimanche, ont voté massivement. Et pas pour la gauche.
Une partition géographique documentée mais ignorée
Ce que révèlent ces résultats municipaux, c'est une fracture que la classe politique feint encore d'ignorer alors qu'elle est documentée depuis des années. Le géographe Christophe Guilluy l'avait décrite dès 2014 dans son ouvrage La France périphérique : d'un côté, une France des métropoles, intégrée à la mondialisation, mobile, diplômée, confiante en l'avenir ; de l'autre, une France des villes moyennes, des zones pavillonnaires, des sous-préfectures, qui observe ses centres-villes se vider, ses hôpitaux fermer, ses gares devenir fantomatiques.
On avait souri de la vision de Guilluy, jugée trop sombre, trop simpliste, dessinant un constat qui arrangerait « l'extrême droite », pas assez nuancée, pas assez universitaire en somme. Les scrutins successifs, depuis lors, ont eu la mauvaise grâce de lui donner raison. Et ces élections municipales ne font pas exception à cette tendance lourde.
Les métropoles font-elles sécession ?
Les grandes métropoles sont-elles en train de faire sécession du reste du pays ? La question n'est pas incongrue. Ces immenses agglomérations concentrent des écosystèmes sociologiques traditionnellement acquis à la gauche :
- Cadres supérieurs et professions libérales
- Étudiants et jeunes diplômés
- Fonctionnaires territoriaux et nationaux
- Travailleurs des secteurs culturel et numérique
Une sociologie homogène qui vote à gauche non par adhésion profonde à un programme politique précis, mais par identité, par appartenance de classe, par conformisme social. Exagéré ? À peine, au vu des résultats électoraux répétés.
Un phénomène qui dépasse les frontières françaises
Ce phénomène de partition géographique, d'ailleurs, dépasse largement nos frontières nationales. À Munich, en plein cœur de la Bavière pourtant bastion conservateur historique, Dominik Kraus vient d'être élu maire. Jeune, écologiste, homosexuel, il a battu le candidat social-démocrate, alors que la Bavière dans son ensemble continue de voter massivement pour la CSU aux élections régionales.
Aux États-Unis, le tableau est similaire. New York a élu Zohran Mamdani, trente-trois ans, démocrate-socialiste et musulman pratiquant. Une victoire saluée comme un signal de recomposition de la gauche américaine. Mais cette même Amérique a élu (et réélu) Donald Trump. New York vote Mamdani, l'Ohio vote Trump. Ils n'habitent pas le même pays, exactement comme Nantes et Liévin n'habitent pas exactement la même France.
L'alternance politique menacée dans les métropoles
La question qui dérange est alors celle-ci : peut-on encore imaginer une véritable alternance politique dans les grandes métropoles françaises ? La réponse honnête est : de moins en moins. Et cette situation n'est pas une bonne nouvelle, y compris pour ceux qui votent traditionnellement à gauche.
Lorsque des élus savent qu'ils ne risquent pas de perdre leur mandat, quelles que soient leurs actions ou leur bilan, ils ont tendance à administrer moins efficacement, se préoccupant davantage de satisfaire leurs réseaux politiques que l'ensemble de leurs administrés. La démocratie locale s'en trouve appauvrie.
Une troisième France : les banlieues populaires
On pourrait ajouter une troisième liste aux deux premières cartes, une troisième France en quelque sorte. Creil, Roubaix, Saint-Denis, La Courneuve, Sarcelles, Vénissieux, Vaulx-en-Velin. Toutes remportées par La France Insoumise lors de ces municipales.
Dans ces villes à forte population immigrée ou d'origine immigrée, la surenchère communautariste, le tropisme pro-Hamas, la politique étrangère transformée en fonds de commerce électoral - ce que certains appellent la « stratégie Gaza » - a produit des résultats tangibles dans les urnes. Il faut l'admettre froidement : Jean-Luc Mélenchon a trouvé son électorat en adoptant une approche que la République se refuse traditionnellement à pratiquer, appréhendant les populations par clientèles et par communautés.
Sur le plan sociologique, ces banlieues populaires vont de pair avec les métropoles, elles en constituent une forme de prolongement, un réservoir de main-d'œuvre essentiel au fonctionnement des grandes villes. Ensemble, elles forment un bloc urbain qui se consolide scrutin après scrutin et qui, progressivement, parle de moins en moins le même langage politique que le reste du pays.
Une incompréhension réciproque qui s'aggrave
Ce qui se dessine en creux dans ces résultats électoraux n'est plus vraiment un clivage gauche-droite au sens classique du terme. C'est un clivage géographique, sociologique, électoral, presque civilisationnel. Deux France qui vivent côte à côte, se parlent de moins en moins, se comprennent de moins en moins, et expriment cette incompréhension réciproque, tous les cinq ou six ans, dans l'isoloir.
S'il ne fallait retenir qu'une seule leçon de ce scrutin municipal, la voici : d'un côté, la France des sous-préfectures et des villes moyennes a fait le choix de la droite et du Rassemblement national, qui progressent tous deux significativement. De l'autre, la France des métropoles se raidit dans sa routine idéologique à gauche, imperméable aux alternances politiques et de plus en plus éloignée du reste du territoire national.
Dans une démocratie qui fonctionne pleinement, les élections permettent l'alternance et le renouvellement des équipes dirigeantes. En France aujourd'hui, elles permettent essentiellement de vérifier que la géographie électorale ne change pas fondamentalement. Pire : elle s'accentue, scrutins après scrutins, creusant un fossé qui menace la cohésion nationale.



