Marseille, objectif prioritaire pour le Rassemblement national
Parmi toutes les campagnes municipales en cours, une seule captive particulièrement l'attention et suscite les projections au sein de l'état-major du Rassemblement national (RN) : celle que mène depuis plusieurs mois le député Franck Allisio à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône.
Une ville historiquement perméable au RN
La deuxième ville de France a toujours fait figure d'exception par rapport à ses cousines Paris, Lyon ou Toulouse. Contrairement aux autres grandes agglomérations du pays, la cité phocéenne n'a jamais été totalement imperméable à la dynamique du parti nationaliste.
La preuve : lors des dernières municipales en 2020, alors que le mouvement de Marine Le Pen enregistrait une vaste contre-performance au niveau national, son candidat marseillais d'alors, Stéphane Ravier, accédait de manière inédite au second tour avec près de 20 % des voix. Un score impressionnant en apparence, mais rapidement analysé comme un plafond, voire un « accident ».
Un contexte radicalement différent en 2026
Six ans plus tard, la situation a profondément évolué. « Franck Allisio peut gagner ! Ce n'est pas le scénario favori mais ça peut vraiment marcher », affirme, sondages à l'appui, Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe RN à l'Assemblée nationale.
Le RN goûterait d'avance à la détonation que constituerait, un an pile avant la présidentielle, la conquête de cette ville ô combien emblématique. Alors, espoir réaliste ou fantasme éveillé ?
La stratégie de nationalisation du scrutin
Le parti peut mettre au crédit de son candidat le fait d'avoir rallié à sa cause deux candidatures dissidentes potentielles qui auraient pu fragmenter son élan : celle de l'ancien RN passé par Reconquête, Stéphane Ravier, et celle du représentant local du parti d'Éric Zemmour, Jean-Marc Graffeo.
« Quel intérêt de s'allier au candidat Reconquête, qui prêche que l'Islam est incompatible avec la République, dans la première ville musulmane de France ? », questionne un parlementaire RN sous couvert d'anonymat. Une critique que Franck Allisio balaie : « Il n'y a pas de logo Reconquête sur mes affiches. »
Un scrutin municipal aux airs de petite présidentielle
« Ces municipales à Marseille auront des airs de petite présidentielle », parie le candidat RN. La proximité de ce scrutin avec la présidentielle, dans un contexte de fin de règne macroniste, pourrait favoriser des ressorts de vote nationaux.
« On me parle de sécurité, de sécurité et sinon de sécurité. J'aimerais pouvoir, parfois, davantage parler d'autre chose. De mon programme économique, notamment, dont je suis fier. Mais la principale préoccupation des Marseillais est ailleurs », constate Franck Allisio.
Le candidat propose ainsi de faire passer le nombre de policiers municipaux de 700 à 2 000, de doubler le nombre de caméras de surveillance et d'ouvrir un commissariat par arrondissement – alors que dix sur seize en sont aujourd'hui dépourvus.
L'affaiblissement accéléré de la droite marseillaise
La nationalisation du scrutin comporte un autre avantage majeur pour le RN : celui d'accélérer la dévitalisation de la droite dans la ville qu'elle a pourtant dirigée vingt-cinq ans sans discontinuer sous Jean-Claude Gaudin, de 1995 à 2020.
Affaiblies au niveau local par les guerres de succession, la droite et sa candidate Martine Vassal voient leur espace politique se rétrécir d'autant plus vite que le parti Les Républicains est en perte de vitesse au niveau national.
« C'était la grande théorie des courants et des espaces chère à Jean-Claude Gaudin. Quand tu n'as plus d'espace politique et que tu n'as pas le courant national avec toi, tu es mort. Morte, en l'occurrence… », confie un vieux compagnon de route de l'ancien édile marseillais.
Le « grand remplacement » de la droite par le RN
Martine Vassal se voit prise en tenaille entre un maire sortant campant au centre et un RN chassant allègrement son électorat traditionnel. Plusieurs enquêtes d'opinion lui contestent même son primat chez les catégories aisées et âgées, y compris dans les quartiers jusque-là les plus averses au vote RN.
« Sa gueule de gendre idéal et son parcours à l'UMP jouent, les électeurs de droite se disent qu'il est compatible avec eux », confie l'entourage de Franck Allisio.
Ce « grand remplacement » de la droite par le RN s'accompagne de son lot de transfuges : Blaise Rosato, ancien premier adjoint des 9-10e arrondissements et proche du LR Guy Tessier, comme l'ancien vice-président du MoDem des Bouches-du-Rhône Patrick Thévenin, ont décidé de rejoindre le candidat RN plutôt que de soutenir Martine Vassal.
Les défis du second tour et la sécurisation du scrutin
Le véritable défi pour le RN demeure la mobilisation contre lui de ses adversaires au second tour. Franck Allisio pense bénéficier d'une carte maîtresse : la détestation entre le leader de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon et le maire socialiste sortant, Benoît Payan.
Cette logique, si elle était suivie jusqu'au bout, conduirait mécaniquement au maintien des deux listes de gauche au second tour – une aubaine pour la candidature RN. En cas de retrait de la liste LFI ou de fusion entre les deux listes de gauche, Franck Allisio n'aurait guère d'autre possibilité pour être élu que de négocier une fusion – voire un retrait – avec la liste de Martine Vassal, soutenue par Les Républicains et Renaissance.
La crainte des fraudes électorales
Au-delà des menaces d'union de la gauche, une crainte tenaille chaque jour un peu plus le candidat RN : celle, très locale, tenant à la sincérité du scrutin. « Marseille, c'est Naples les jours d'élections. C'est très simple, chez moi c'est la guerre Copé-Fillon à chaque scrutin », déclare Franck Allisio.
L'élu confie avoir pris rendez-vous avec le préfet, à la fin du mois, pour faire le point sur la sécurisation du scrutin. « Avec une présence policière aux abords et dans les bureaux de vote, plus la présence d'agents municipaux plutôt que des représentants de partis, nous pouvons réduire 80 % des fraudes », estime-t-il.
Reste une pratique contre laquelle agents municipaux et forces de l'ordre ne pourront rien : le réflexe de « vote utile » à gauche et de « front républicain » qui pourrait sceller le sort de cette élection historique pour Marseille et pour le Rassemblement national.



