La France établit une présence diplomatique permanente au Groenland
Dans les rues enneigées de Nuuk, où les températures plongent régulièrement sous les -10°C, la fièvre géopolitique des dernières semaines ne s'est pas totalement dissipée. Alors que Donald Trump ne menace plus ouvertement d'annexer cette immensité glacée grande comme quatre fois la France, ses 57 000 habitants et leurs alliés européens restent en alerte. L'ouverture ce vendredi 6 février d'un consulat français permanent à Nuuk, sur la côte ouest du Groenland, envoie un message sans équivoque.
Une réponse aux ambitions américaines
Emmanuel Macron avait annoncé cette initiative lors de sa visite en juin dernier, déjà en réaction aux velléités d'annexion du locataire de la Maison-Blanche. Aujourd'hui, l'établissement de cette représentation diplomatique permanente revêt une dimension résolument politique. La présence de seulement neuf ressortissants français officiellement recensés à Nuuk ne pourrait justifier à elle seule l'installation d'un consulat général.
« Oui, il y a une dimension symbolique évidente », souligne Mikaa Blugeon-Mered, chercheur français en géopolitique spécialiste du Groenland arrivé mercredi soir dans la capitale groenlandaise pour documenter le lancement de cette nouvelle mission.
Un contexte diplomatique tendu
Il y a dix-neuf ans, la France avait créé un poste de chargé d'affaires au Groenland, réservé généralement à de jeunes diplomates, pour développer les missions scientifiques et culturelles. Après la suppression de ce poste et une baisse des coopérations, le paysage diplomatique a radicalement changé : l'Islande et les États-Unis ont ouvert chacun leur consulat à Nuuk, l'Union européenne a établi un bureau, et le Canada s'apprête à ouvrir son propre consulat dans les prochains jours.
Si la pression américaine a quitté les estrades médiatiques, ce calme apparent est trompeur. En coulisse, elle reste forte et les négociations entre les États-Unis, le Groenland et le Danemark sont encore loin d'aboutir. « Non seulement il n'y a pas d'accord, mais il n'y a pas non plus de perspectives d'accord », précise Mikaa Blugeon-Mered.
Des enjeux stratégiques majeurs
Personne à Nuuk n'a oublié l'argument invoqué par Donald Trump pour s'emparer du Groenland : ce territoire est « vital » pour la sécurité des États-Unis et le « dôme d'or », ce gigantesque système de défense antiaérienne qu'il veut mettre en œuvre. En toile de fond de cette offensive se trouvent également les immenses richesses du sous-sol arctique, convoitées par plusieurs puissances mondiales.
Dans ce contexte marqué par l'envoi de troupes européennes sur place, la diplomatie française assume pleinement sa démarche : l'arrivée de ce consulat va permettre de montrer « notre attachement » au Groenland et au Danemark et d'« être à l'écoute ».
Un renforcement des relations européennes
« Nous ne découvrons pas le Groenland à la faveur de cette crise, nos relations sont anciennes et très bonnes, y compris avec le Danemark », rappelait récemment un diplomate du Quai d'Orsay, soulignant le tournant « très européen » pris par Copenhague.
En septembre, le royaume du Danemark a débloqué plus de 7 milliards d'euros pour investir dans des systèmes de défense antiaérienne fabriqués uniquement par des industriels européens. Un contrat directement lié à la menace russe qui a notamment bénéficié au missilier français MBDA. Cette relation franco-danoise s'est encore renforcée le 28 janvier lorsque Emmanuel Macron a reçu à l'Élysée Mette Frederiksen, la Première ministre du Danemark, et Jens-Frederik Nielsen, le Premier ministre groenlandais.
Un consul expérimenté pour une mission délicate
Ce vendredi, ces liens se resserreront davantage avec l'arrivée à Nuuk du consul général Jean-Noël Poirier. Ce diplomate chevronné navigue dans les arcanes de la diplomatie internationale depuis près de trente ans. Ancien ambassadeur de France au Vietnam, il a également assuré une mission de renfort à Tripoli en Libye l'année dernière avant de prendre la tête de la délégation française à l'Assemblée générale des Nations unies.
Ses premiers pas à Nuuk demanderont néanmoins une certaine souplesse. C'est en effet en consul sans locaux et sans équipe constituée qu'il atterrira en plein hiver arctique. Sa mission immédiate consistera donc à installer la représentation française et à la doter d'une adresse physique, tout en naviguant dans les eaux complexes de la géopolitique arctique.



