France-Algérie : Pierre Vermeren décrypte une relation qualifiée de pathologique
France-Algérie : une relation qualifiée de pathologique

France-Algérie : Pierre Vermeren décrypte une relation qualifiée de pathologique

Comment la relation entre la France et l'Algérie a-t-elle pu déraper à un tel point ? Dans son ouvrage passionnant France Algérie publié aux éditions Taillandier, l'historien Pierre Vermeren, spécialiste du Maghreb et professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, revient sur le temps long d'une relation qu'il qualifie sans détour de "pathologique".

Une analyse qui dément les idées reçues

L'historien défend une thèse audacieuse, démentant certaines idées reçues sur la colonisation ou la francisation de l'Algérie. Selon lui, la France a servi à deux reprises d'ennemi extérieur commode pour le régime algérien.

"La France a d'abord été utilisée pour occulter les traumatismes de la décennie noire, puis après le mouvement du Hirak pour faire oublier à quel point le socle populaire du pouvoir est désormais mince", explique Pierre Vermeren. Parallèlement, il souligne avec force l'aveuglement des élites françaises qui n'ont pas su percevoir l'évolution profonde du pays.

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Les véritables raisons de la colonisation

Dans un entretien accordé à L'Express, l'historien revient sur les causes profondes de la colonisation de l'Algérie. Alors que la critique marxiste lie traditionnellement la colonisation aux besoins du capitalisme en quête de débouchés et de matières premières, Pierre Vermeren privilégie l'hypothèse militaro-nationaliste.

"Cette histoire d'expansion capitaliste ne tient pas la route", affirme-t-il catégoriquement. "La France de l'époque était un pays riche, mais qui entamait à peine sa révolution industrielle et n'avait rien à exporter. L'Algérie était un pays pauvre, avec une agriculture difficile. Le pétrole n'y sera découvert que plus d'un siècle plus tard."

Une armée en quête de gloire

L'explication réside plutôt dans la situation de l'armée française après la défaite de Napoléon. "L'armée française a été démantelée depuis le Congrès de Vienne. C'était une armée mexicaine, avec des généraux qui s'ennuyaient dans les villes de garnison", détaille l'historien.

Les Britanniques toléraient alors une expédition en Espagne, une autre en Grèce. Mettre un pied en Afrique représentait donc une opportunité inespérée pour une armée française en quête de gloire militaire. Les Britanniques donnèrent leur blanc-seing, les Russes également puisque l'Empire ottoman n'était pas leur ami.

Il faudra cependant quatre années, de 1830 à 1834, pour que la décision d'une installation permanente s'impose véritablement. Au départ, il s'agissait simplement de punir Alger pour l'incident du coup d'éventail donné par le dey d'Alger au consul de France en 1827. "Mais il n'y avait pas de raison de rester", précise Pierre Vermeren.

Une colonisation imposée par les militaires

Le général Bugeaud lui-même expliquait alors que la colonisation de l'Algérie serait une entreprise vouée à l'échec, décrivant un pays hostile et peu peuplé. Les Français avaient cru pouvoir libérer les Algériens du joug ottoman, mais ils ne furent pas bien accueillis.

"En revanche, les généraux, qui étaient pour la plupart de jeunes officiers sous Napoléon, imposèrent cette colonisation de l'Algérie, avec une conquête s'étendant jusqu'en 1848", analyse l'historien. "C'était une armée au chômage qui avait trouvé une nouvelle occupation hors d'Europe."

Cet épisode historique permit en définitive de reconstruire l'armée française, tout en accordant aux militaires une totale indépendance par rapport au pouvoir politique. Une dynamique qui, selon Pierre Vermeren, continue d'influencer les relations complexes entre la France et l'Algérie jusqu'à nos jours.

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