Strategiia d'Alexandre Svetchine enfin accessible en français
"La tête de Svetchine était taillée à gros traits : oreilles, nez, bouche, et des yeux noirs lumineux, faits pour la passion ; lui-même était inébranlable, impossible à convaincre." C'est ainsi qu'Alexandre Soljenitsyne décrit Alexandre Svetchine dans La Roue rouge. Aujourd'hui, les éditions Perrin publient pour la première fois en français, dans une traduction du général (2S) Bernard Aussedat, le maître livre de ce grand stratégiste russe, Strategiia, exactement cent ans après sa parution originale en Russie.
Un destin tragique et une pensée visionnaire
Officier du tsar rallié à la révolution bolchevique, général de l'Armée rouge et professeur de stratégie à la célèbre académie Frounzé, Alexandre Svetchine fut finalement victime des purges staliniennes de 1938. Trois ans avant sa mort, il consacra une biographie au prussien Carl Philipp Gottlieb von Clausewitz, dont Léon Tolstoï s'inspira pour créer un personnage de colonel dans Guerre et paix. Dans Strategiia, le nom de Clausewitz est d'ailleurs le plus cité : trente et une fois selon l'historien militaire Patrick Bouhet, l'un des deux préfaciers de l'ouvrage.
Publié en 1926, ce traité de stratégie militaire soviétique représente une contribution majeure à la pensée stratégique du XXe siècle. Entre Svetchine et Clausewitz, on retrouve de nombreux points communs biographiques. Issus de familles militaires, tous deux devinrent généraux et développèrent une réflexion intellectuelle féconde tout en restant proches de l'action militaire concrète. Chacun fut profondément marqué par un événement militaire traumatisant : l'écroulement de la Prusse face à Napoléon Ier en 1806 pour Clausewitz, et la défaite de la Russie face au Japon en 1905 pour Svetchine.
L'originalité de la pensée svetchinienne
Comme l'explique dans sa remarquable préface l'historien et stratégiste Benoist Bihan, auteur de Conduire la guerre : entretiens sur l'art opératif, "on ne peut plus envisager la guerre de la même manière avant et après avoir lu Svetchine". L'originalité de Strategiia réside dans sa synthèse innovante. Le socle clausewitzien de Svetchine a été solidifié par l'influence de l'historien allemand Hans Delbrück, dont il emprunte la polarité entre usure (ou attrition) et destruction, qu'il érige en dialectique essentielle de la conduite stratégique.
Autre influence décisive : celle des écrits marxistes et de Lénine – ce dernier étant lui-même un lecteur attentif, quoique orienté, de Clausewitz. Svetchine y puise deux dimensions absentes chez les stratégistes du XIXe siècle : les dynamiques infrapolitiques des factions au sein des sociétés en guerre, et les facteurs matériels, économiques en particulier, que la stratégie à l'ère industrielle doit impérativement intégrer.
La rivalité avec Toukhatchevski et la chute
La vision stratégique de Svetchine s'opposait frontalement à celle d'un autre théoricien soviétique, Mikhaïl Toukhatchevski. "L'anéantissement par l'offensive et la guerre courte qu'il promettait flattait plus l'ethos militaire et correspondait mieux aux options politiques dominantes", résume Benoist Bihan. Cette rivalité théorique prit un tour personnel tragique : Toukhatchevski, avec une totale mauvaise foi, caricatura la pensée de Svetchine comme une simple apologie de l'attrition et la dénonça comme une survivance de la pensée idéaliste du XIXe siècle.
Ces attaques coûtèrent sa carrière et sa réputation à Svetchine. Arrêté brièvement en 1930 puis en 1931, il fut condamné à cinq ans de goulag. Libéré en 1932, il fut à nouveau arrêté en 1937 par le NKVD comme "chef de file de la conspiration monarchiste des officiers moscovites" et exécuté durant l'été 1938.
Une réhabilitation tardive et une actualité persistante
Ce n'est qu'à partir des années 1980 que sa conception de l'art opératif fut réhabilitée dans les cercles doctrinaux soviétiques, les dirigeants communistes prenant alors conscience des limites de leur modèle. Traduit en anglais en 1997, Strategiia a été étudié avec minutie par les stratèges américains. Aujourd'hui encore, certains chefs militaires russes et ukrainiens s'y réfèrent régulièrement.
Svetchine n'a pas connu l'âge atomique, mais selon Benoist Bihan, "la logique décrite dans cet ouvrage reste à l'œuvre et chaque conflit qui s'est matérialisé depuis 1945 l'a démontré". De la Corée à l'Ukraine, en passant par le Vietnam, l'Afghanistan, l'Irak ou Israël, les dialectiques svetchiniennes continuent d'éclairer la nature des conflits contemporains. La victoire revient toujours à celui qui parvient le mieux à élaborer une ligne de conduite stratégique fondée sur les réalités économiques, sociales et militaires.
Extraits significatifs de Strategiia
Dans son traité, Svetchine développe plusieurs concepts clés qui conservent toute leur pertinence :
- "Les guerres sont le coût inévitable de l'Histoire" : Il analyse les conflits comme des manifestations violentes de la lutte politique continue entre groupes humains, insistant sur les causes économiques profondes des guerres.
- "La nécessité d'une approche stratégique des phénomènes économiques" : Il souligne l'importance cruciale de l'économie dans la préparation et la conduite de la guerre, particulièrement à l'ère industrielle.
- "Choisir entre la destruction et l'usure" : Cette dialectique centrale de sa pensée oppose deux logiques stratégiques fondamentales, chacune exigeant des préparations économiques et militaires distinctes.
- "La guerre préventive" : Il analyse ce type de conflit comme la mise en œuvre d'une politique défensive couplée à une stratégie offensive, particulièrement pertinente avec l'emploi de stratégies de destruction rapide.
La publication française de Strategiia permet enfin d'accéder à l'une des œuvres stratégiques majeures du XXe siècle, dont les enseignements éclairent encore les conflits contemporains et les défis stratégiques du monde actuel. Plus qu'un simple document historique, ce traité se révèle être un outil d'analyse toujours pertinent pour comprendre les dynamiques complexes de la guerre et de la paix au XXIe siècle.



