Le général Schill dévoile les priorités stratégiques de l'armée de terre française pour 2026
Priorités stratégiques de l'armée de terre française en 2026

Les défis stratégiques de l'armée de terre française face aux nouvelles menaces

La vie militaire constitue un éternel dilemme concernant la répartition des moyens et de l'attention entre des problèmes présents, futurs ou hypothétiques. Personne n'échappe à cette gymnastique intellectuelle complexe, et certainement pas le chef d'état-major de l'armée de terre (Cemat), le général d'armée Pierre Schill. À la tête des forces terrestres françaises depuis 2021, celui qui devrait passer le témoin cet été aura connu cinq années particulièrement intenses et chargées d'enjeux stratégiques majeurs.

Le spectre d'un conflit de haute intensité

L'invasion brutale de l'Ukraine par la Russie en 2022 a brutalement fait resurgir le spectre inquiétant d'un conflit de haute intensité potentiel dans les années à venir. Pour « gagner la guerre avant la guerre », selon la formule théorisée par son prédécesseur le général Thierry Burkhard, l'armée de terre française doit impérativement maintenir sa crédibilité et sa disponibilité opérationnelle immédiate, prête à s'engager « dès ce soir » si nécessaire.

Cela implique des entraînements toujours plus réalistes, au plus près des conditions réelles des conflits contemporains, mais également l'acquisition progressive de matériels modernes destinés à remplacer des équipements vieillissants. Un chantier colossal qui est loin d'être achevé, comme l'illustre l'urgence critique de remplacer la poignée de LRU (Lance-Roquettes Unitaire) du 1er régiment d'artillerie, arrivés en fin de vie opérationnelle.

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Une vigilance stratégique sur multiples théâtres

Tout en gardant un œil vigilant sur les développements à l'Est, le général Schill doit simultanément veiller sur d'autres théâtres d'opérations potentiels. En janvier dernier, il a fallu déployer en urgence une trentaine de soldats d'élite de la 27e brigade d'infanterie de montagne au Groenland, confronté aux velléités d'annexion de certains acteurs. Un effectif modeste en apparence, mais dont la présence a assuré « un effet stratégique majeur » selon le Cemat.

Actuellement, tous les regards se tournent vers le Moyen-Orient, où l'Iran riposte massivement aux frappes menées par Israël et les États-Unis, ciblant également les pays du Golfe. La France respecte scrupuleusement ses engagements découlant des accords de défense, en interceptant activement des drones Shahed avec ses avions de chasse Rafale. Le général annonce également le déploiement prochain d'hélicoptères d'attaque Tigre de l'aviation légère de l'armée de terre (Alat) pour renforcer ces capacités.

Les priorités concrètes pour 2026 : puissance des feux et logistique

La matérialisation des nouvelles orientations

Si 2025 était consacrée à la mise en condition opérationnelle de la brigade « bonne de guerre », capable de se déployer en trente jours comme démontré lors de l'exercice Dacian Fall en Roumanie, 2026 place résolument la priorité sur deux domaines cruciaux : la puissance des feux dans la profondeur et la logistique avancée. Le général Schill explique cette évolution : « Dans le combat moderne, ce qui fait la puissance des forces terrestres et les éléments différenciants du haut du spectre, c'est ce qui entoure ces brigades. »

Concrètement, cette orientation stratégique ne débute pas cette année, mais s'inscrit dans une continuité déjà engagée avec la création d'unités spécialisées. À Belfort, la 19e brigade d'artillerie, créée il y a un an et demi, améliore déjà significativement la synergie nécessaire pour appuyer efficacement la brigade de combat. En 2026, cette priorité se traduira par un surcroît notable d'exercices spécifiquement consacrés à la mise en œuvre de ces feux et de cette logistique complexe.

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Modernisation des équipements et capacités

Cette évolution doctrinale s'accompagne naturellement d'une modernisation ciblée des équipements. Le général précise : « Cela se matérialise par l'acquisition d'équipements qui ne sont pas forcément les plus chers, mais qui permettent d'aller plus vite. » Parmi ces acquisitions figurent de nouveaux modules pour les systèmes de commandement des feux et de la logistique, des drones tactiques, des munitions téléopérées (MTO) de moyenne portée, des radars supplémentaires pour l'appui et la défense aérienne, ainsi que de nouveaux camions logistiques.

Le successeur du LRU constitue un enjeu particulièrement urgent. Plusieurs options sont étudiées : le M142 HIMARS américain, le K239 Chunmoo sud-coréen, le Pinaka indien, le PULS israélien, ou encore un programme national. Le général pousse pour qu'un choix définitif soit acté en 2026, après les démonstrations et tirs d'essais commandés par la DGA.

La 19e brigade d'artillerie : un pilier de la nouvelle stratégie

Structure et développement progressif

La création de la 19e brigade d'artillerie représente une réalisation majeure de cette nouvelle orientation. Son enjeu immédiat est d'être opérationnelle dès à présent. « Si nous devions nous déployer aujourd'hui, elle doit déjà avoir une cohérence, même si le volume est réduit », insiste le général Schill. Actuellement composée de trois régiments, son « poids de forme » idéal serait de sept régiments complets :

  • Un régiment de reconnaissance équipé de drones avancés
  • Trois régiments de portée longue combinant canons, missiles, successeurs du LRU, drones et MTO
  • Trois régiments sol-air spécialisés

L'échéance pour atteindre ce format complet se situe après 2030, probablement vers 2032 ou 2033 selon l'évolution de la situation géostratégique. L'objectif est qu'à chaque étape intermédiaire, la brigade reste parfaitement opérationnelle avec les équipements disponibles, les hommes formés, l'entraînement adapté, les munitions nécessaires et un système de commandement efficace.

Défense sol-air et engagements internationaux

Adaptation aux nouvelles menaces

La défense sol-air constitue un enjeu central dans le contexte actuel, particulièrement face à la prolifération des drones observée en Ukraine et au Moyen-Orient. Des unités françaises sont effectivement engagées sur ce dernier théâtre, soit via le dispositif permanent au Liban ou aux Émirats arabes unis, soit déployées spécifiquement pour offrir des capacités de détection et de neutralisation des drones en coordination avec les partenaires alliés.

Le général Schill révèle qu'aux Émirats, les systèmes de défense ont déjà intercepté plus d'un millier de drones hostiles. Pour l'instant, les moyens de l'armée de Terre consistent principalement en des systèmes de « défense de point » avec une portée limitée à six kilomètres. Ils n'ont pas encore abattu de drones car ces derniers sont généralement interceptés plus loin par l'aviation de chasse.

Le récent déploiement de quatre hélicoptères Tigre intégrés au dispositif allié change cependant la donne. « Il est beaucoup plus probable qu'ils interceptent des drones car ils peuvent se porter plus en avant », explique le général. L'armée accélère d'ailleurs l'intégration de roquettes laser sur le Tigre, même si l'objectif principal reste l'utilisation de son canon particulièrement puissant. Des expérimentations avec des drones intercepteurs sont également en cours, certains modèles semblant prometteurs.

Polyvalence française versus expérience ukrainienne

Une approche stratégique différenciée

Face à l'armée ukrainienne, souvent présentée comme la plus « combat proven » au monde, le général Schill défend la spécificité de l'approche française : « L'armée ukrainienne est effectivement la plus expérimentée au monde pour combattre les Russes en Ukraine. Mais l'armée de Terre française a d'autres impératifs. »

L'armée française doit certes se préparer à un conflit de haute intensité, mais elle doit simultanément conserver sa capacité à s'engager sur d'autres théâtres, prévenir les crises au Proche et Moyen-Orient, en Afrique, dans l'océan Indien, tout en assurant la défense du territoire métropolitain et de l'outre-mer. La France bénéficie par ailleurs de la dissuasion nucléaire et agit généralement au sein de coalitions internationales.

« Notre solution ne peut donc pas être un copier-coller de l'armée ukrainienne », affirme le général. « Nous devons tirer les leçons de ce conflit, et ils sont les meilleurs pour nous les enseigner, mais nous devons garder la polyvalence nécessaire pour répondre à tous les scénarios possibles. »

Innovation et dynamique interne

L'« esprit pionnier » et les pôles exploratoires

Depuis son arrivée à la tête du Cemat, le général Schill a activement encouragé la création d'une dynamique d'innovation interne baptisée « l'esprit pionnier ». Cette approche vise à rendre l'armée de Terre innovante à la fois « par le haut et par le bas ». Concrètement, cela s'est traduit par la création du Commandement du Combat Futur (CCF) placé sous ses ordres directs, tandis que parallèlement, des budgets spécifiques ont été confiés directement aux régiments pour libérer les initiatives.

Pour amplifier cette dynamique, des « pôles exploratoires » sont en cours de création autour des brigades. Par exemple, la 11e Brigade parachutiste se spécialise dans le combat en basse couche. Ces pôles auraient pour mission d'évaluer les équipements dans des conditions réelles, déterminant par exemple ce qui fonctionne efficacement par grand froid ou forte chaleur.

Une fois labellisés, ces produits seraient inscrits dans un catalogue d'achat dédié, une véritable « marketplace » inspirée des pratiques ukrainiennes. Les brigades recevraient des « points » ou droits d'achat leur permettant de choisir elles-mêmes leurs drones ou systèmes de brouillage selon leurs besoins spécifiques, plutôt que de subir une décision verticale uniforme. « Ce serait une sorte d'« Amazon de l'innovation » qui responsabilise également les unités », explique le général.

Service national volontaire et réserve opérationnelle

Objectifs chiffrés et moyens dédiés

Concernant le Service national volontaire, l'armée de Terre accueillera 1 800 jeunes en 2026, marquant le début d'une montée en puissance progressive qui doit mener à 10 000 jeunes en 2030, dont 6 000 spécifiquement pour l'armée de Terre. « Je n'ai pas d'inquiétude particulière », assure le général. « L'idée est de proposer un service qui soit « utile pour eux et utile pour nous ». »

Pour la réserve opérationnelle, l'objectif est ambitieux : partir d'environ 24 000 à 25 000 réservistes en 2024 pour viser un doublement à l'horizon 2030. Face aux 110 000 militaires d'active que compte l'armée de Terre, cette réserve représentera une masse significative supplémentaire. « Mais la masse ne suffit pas, il faut de la cohérence », prévient le général. « Il faut équiper ces réservistes, les entraîner sérieusement et les héberger correctement. »

Des crédits spécifiques sont prévus dans la Loi de Programmation Militaire (LPM) pour couvrir ces besoins essentiels. « C'est une manœuvre de grande ampleur qui sera conduite pour garantir que cette réserve soit réellement opérationnelle et non simplement théorique », insiste le chef d'état-major.

Reconnaissance des soldats et lien Armée-Nation

La discrétion des héros militaires

Évoquant la mort récente du Major Frion en Irak, un soldat multimédaillé dont les faits d'armes n'ont été pleinement révélés qu'à titre posthume, le général Schill nuance cette perception : « Il faut distinguer les cercles de reconnaissance. Ses amis, son régiment, les militaires, nous, nous le savions déjà. »

Le général rappelle que le Major Frion avait reçu quatre citations, chacune décernée lors de cérémonies publiques devant les troupes. « Ce n'est pas caché », affirme-t-il. « Maintenant, est-ce que c'est suffisamment su par le public ? C'est peut-être aussi un défaut des Français qui ne s'intéressent pas assez à ces questions-là. »

Il souligne également l'importance de la personnalité individuelle : « Le Major Frion était quelqu'un d'assez discret. J'ai cru comprendre que l'un de ses voisins ne savait pas forcément ce qu'il faisait. Son frère a découvert l'ampleur de son engagement opérationnel à l'occasion des obsèques et des hommages. C'est aussi cela la personnalité de nos soldats. »

Malgré cette discrétion naturelle, le général estime que les armées françaises bénéficient globalement d'une bonne cote dans l'opinion publique, précisément parce que « les Français savent que leurs soldats sont engagés en opération et qu'ils sont exemplaires dans leur dévouement et leur professionnalisme ».