Pilote des glaces de la Marine : un métier unique au service de la science polaire
Laurent, pilote des glaces de la Marine nationale, offre un aperçu exceptionnel sur son métier « saisonnier » hors du commun. Ils ne sont que deux marins à maîtriser l'art de guider un brise-glace vers la banquise du pôle Sud. Chaque année, ils embarquent alternativement à bord de L'Astrolabe pour assurer cinq rotations vers la station scientifique Dumont-d'Urville. Depuis 2017, cette mission logistique cruciale pour la recherche polaire française repose en partie sur ce savoir-faire rare, au cœur d'un désert blanc où l'isolement est total.
Un navire singulier au service de la science
L'Astrolabe est un patrouilleur polaire (classe PC5), fruit d'un partenariat unique entre l'administration des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF), l'Institut polaire français (Ipev) et la Marine nationale. Ces trois entités collaborent via des conventions pour assurer la desserte maritime en Antarctique et des missions de souveraineté dans l'océan Indien. Juridiquement, c'est un navire de guerre, bien que peint en rouge, et il bénéficie des prérogatives des navires de l'État.
La Marine nationale fournit l'équipage et assure la maintenance opérationnelle, tandis que les TAAF et l'Ipev financent le navire à parité. Cette collaboration illustre comment la Marine sert la nation au-delà des aspects militaires, en soutenant des intérêts scientifiques nationaux. Laurent explique : « La science fait partie des intérêts nationaux : il n'y a rien d'antinomique avec la Marine nationale. »
Le calendrier des missions en Antarctique
Pendant l'été austral, de novembre à mars, L'Astrolabe effectue cinq rotations entre Hobart en Tasmanie et la station Dumont-d'Urville. Chaque voyage transporte environ 160 tonnes de matériel et de vivres, ainsi que 300 m³ de gazole spécial résistant au froid extrême. Le pilote des glaces détermine la meilleure route à travers la banquise, avec des vitesses variant de 0,5 à 6 nœuds selon les conditions.
Le déchargement s'effectue via la piste du Lion, en convoi d'engins ou en hélicoptère si la glace est impraticable. Le reste de l'année, basé à La Réunion, le navire participe à des missions de surveillance des pêches et de ravitaillement dans l'océan Indien.
Pourquoi embarquer un pilote des glaces ?
La présence d'un pilote des glaces répond à plusieurs impératifs. D'abord, la Marine nationale applique volontairement le Code polaire de l'Organisation maritime internationale, qui exige une qualification spécifique pour naviguer dans les eaux polaires. Si le commandant ou son second ne possède pas cette expertise, un pilote des glaces est embarqué pour conseiller.
Ensuite, c'est une question de crédibilité envers les partenaires financiers et de bon sens face aux dangers polaires. Laurent souligne : « Naviguer en zone polaire, ce n'est pas un sport de masse : il faut un minimum de formation et d'expérience. » Le pilote apporte aussi une continuité précieuse, contrairement à l'équipage qui tourne régulièrement.
La vie à bord dans l'isolement polaire
L'équipage de L'Astrolabe compte 21 personnes, plus le pilote des glaces, et peut accueillir jusqu'à 64 personnes avec les passagers scientifiques et logistiques. L'ambiance à bord est généralement sereine, malgré les craquements inquiétants de la glace lors des avancées difficiles.
Bien que les technologies modernes réduisent l'isolement, la conscience du danger reste aiguë. Laurent rappelle : « En cas de défaillance, les secours mettront des jours à arriver. » Les procédures de sécurité sont strictes, avec des exercices de survie exigeants pour tenir sur la banquise en attendant les secours.
Des souvenirs marquants et une vocation
Parmi ses souvenirs, Laurent évoque une photo recréée en hommage aux explorateurs historiques comme Jean-Baptiste Charcot, ainsi que les rencontres enrichissantes avec les passagers scientifiques. Il décrit aussi des phénomènes naturels époustouflants, comme les vents catabatiques et les paysages glacés en perpétuel mouvement.
Devenir pilote des glaces était une opportunité qui a comblé ses rêves d'enfance : « Je rêvais de bateaux, je voulais servir mon pays et découvrir des endroits inaccessibles. » Ce métier unique allie expertise technique, résilience et passion pour l'aventure polaire, au service de la recherche française.



