Quatre ans après un déploiement exceptionnel, Macron redéfinit la dissuasion française
Il y a exactement quatre ans, alors que la Russie venait d'envahir l'Ukraine, la France réalisait une prouesse technique et opérationnelle sans précédent depuis quarante ans : le déploiement simultané de trois sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) à la mer. Cette démonstration de force, exécutée sans faille, avait pour objectif clair de montrer à Moscou que Paris restait prêt à toute éventualité et que le dialogue entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron se déroulait sur un pied d'égalité stratégique.
Un discours fondateur dans un monde transformé
En écho à cet événement historique, le président de la République a choisi la base stratégique de l'île Longue pour prononcer son deuxième et probablement dernier grand discours sur la dissuasion nucléaire. Le besoin d'une clarification doctrinale était impératif : le monde a profondément changé depuis le premier discours de M. Macron sur ce sujet en 2020, avec l'aggravation des tensions géopolitiques et l'émergence de nouvelles menaces.
Ce discours de l'île Longue vient clore un cycle de décisions cruciales prises successivement par François Hollande et Emmanuel Macron pour garantir la pérennité de la dissuasion française à l'horizon 2035. Parmi ces décisions majeures figurent le lancement de la troisième génération de SNLE, le développement de la quatrième version du missile balistique M51 - dont la portée annoncée dépasse désormais les 10 000 kilomètres - et le programme ASN4G, un missile hypersonique qui équipera les Rafale F5 des Forces aériennes stratégiques.
Les confirmations stratégiques : souveraineté et avertissement nucléaire
Le président a réaffirmé plusieurs principes fondamentaux de la doctrine française :
- La souveraineté nucléaire ne se partage pas et reste l'apanage exclusif de la France
- La dissuasion est réservée, dans des circonstances extrêmes, à la seule protection des intérêts vitaux de la nation, dont l'appréciation relève du seul président de la République
- La France conserve la possibilité d'un « avertissement nucléaire » unique et non renouvelable avant d'envisager, si nécessaire, une frappe massive sur le territoire adverse
Ces affirmations s'accompagnent de messages clairs aux puissances rivales : à la Russie, Paris signifie que malgré l'immensité de son territoire, les dommages infligés seraient tels que le pays ne s'en remettrait pas ; à la Chine, la France rappelle que son éloignement géographique ne la place pas hors de portée des moyens de dissuasion français.
L'innovation doctrinale : vers une dissuasion « dans la profondeur »
Le discours présidentiel introduit trois évolutions significatives dans la posture nucléaire française. Si la dissuasion protège toujours les « intérêts vitaux » du pays, la possibilité est désormais ouverte d'un déploiement de moyens français hors du territoire national, sans perte de contrôle par le chef de l'État. Cette nouvelle approche inclut également un accompagnement de la manœuvre dissuasive par des partenaires non-nucléaires, appelés à « épauler » la France dans des domaines comme l'alerte avancée ou la défense antiaérienne.
Emmanuel Macron a qualifié cette nouvelle posture de dissuasion « dans la profondeur » ou « avancée ». Il a toutefois précisé que cette évolution ne signifiait aucun partage de la décision nucléaire : la France restera entièrement maîtresse de ses choix stratégiques. Cette dissuasion avancée se veut complémentaire à celle de l'OTAN, sans lui faire concurrence.
Les premiers pays volontaires pour participer à cette architecture forment un arc stratégique du nord-est au sud-est de l'Europe, de la Suède à la Grèce. L'Allemagne bénéficie d'un traitement particulier, avec la création annoncée d'un « groupe de pilotage » franco-allemand sur ces questions de défense stratégique.
L'évolution de l'arsenal et de la doctrine d'emploi
Deuxième évolution majeure : la France rompt avec le concept de « suffisance » qui caractérisait jusqu'alors sa posture nucléaire. Emmanuel Macron a annoncé un accroissement significatif de la taille de l'arsenal français, probablement pour prendre en compte la modernisation des défenses russes et anticiper l'hypothèse d'une alliance stratégique entre Moscou et Pékin.
La dimension européenne de cette évolution est cruciale : il s'agit à la fois de rassurer les partenaires européens et de leur offrir, à terme, la possibilité d'emporter des missiles français. Parallèlement, la doctrine d'emploi évolue : on ne parle plus seulement de « dommages inacceptables » infligés à des « centres de pouvoir », mais plus simplement de frappes garantissant que l'État concerné « ne s'en remettrait pas ».
Les omissions et interrogations persistantes
Le discours comporte également plusieurs omissions significatives. Le président a assumé une certaine opacité sur des points majeurs : aucun détail n'a été donné sur le périmètre exact des intérêts vitaux, la référence à la « légitime défense » a disparu, et aucun chiffre précis n'a été communiqué sur les capacités futures.
D'autres manques sont plus préoccupants. L'imbrication croissante entre la sécurité européenne et asiatique, illustrée par le déploiement de troupes nord-coréennes en Russie, n'a pas été suffisamment mise en exergue. De même, Emmanuel Macron n'a pas précisé si les moyens déployés en Europe pourraient inclure des armes nucléaires, ni si les pays partenaires pourraient participer directement à un éventuel « raid nucléaire » français.
La continuité politique en question
Emmanuel Macron se situe aujourd'hui dans une posture comparable à celle de François Mitterrand en 1994, lorsqu'il avait présenté son « testament dissuasif ». Mais une interrogation fondamentale persiste : un futur président issu d'une mouvance politique différente se sentirait-il lié par les choix de son prédécesseur ? L'histoire récente montre que les transitions peuvent être brutales, comme lorsque Jacques Chirac a repris les essais nucléaires peu après son arrivée au pouvoir.
La réaction du Rassemblement National à ce discours est cependant révélatrice : Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont contentés de s'interroger sur la pertinence d'une « dissuasion avancée », sans accuser le président de trahison dans ce domaine sensible. Cette réaction modérée suggère qu'un éventuel président RN chercherait avant tout à se positionner dans la continuité de l'héritage gaulliste en matière de dissuasion.
Le prochain président n'aura pas nécessairement à cœur d'approfondir l'européanisation de la dissuasion, mais il est peu probable qu'il rejette en bloc l'héritage stratégique laissé par son prédécesseur. La crédibilité de la dissuasion française repose en grande partie sur cette continuité politique, même à travers les alternances.



