Le retour de la guerre en Europe et la réponse nucléaire française
Un chef d'État qui n'assume pas son rôle de chef de guerre n'est qu'un intérimaire. Si commander en temps de paix présente déjà ses difficultés, la mission ultime d'une nation demeure sa propre continuité, sa survie face aux menaces existentielles. L'Europe vient de sortir d'une des périodes les plus longues sans conflit majeur depuis l'époque de l'Empire romain. Cette ère est désormais révolue, et le continent a mis un temps considérable à en prendre pleinement conscience.
La « dissuasion avancée » : une nouvelle doctrine pour des temps nouveaux
La France, par la voix de son président Emmanuel Macron, assume ses responsabilités en annonçant une évolution majeure de sa doctrine nucléaire, désignée sous le terme de « dissuasion avancée ». Mettre l'Europe en ordre de bataille pour affronter la guerre au nom de la préservation de la paix. Voilà l'essence du discours prononcé ce lundi par le chef de l'État depuis l'île Longue, la base navale abritant la Force océanique stratégique, le cœur opérationnel des sous-marins lanceurs d'engins nucléaires français.
L'invasion de l'Ukraine par la Russie, les tensions américaines concernant le Groenland, l'explosion de violences au Moyen-Orient où des alliés comme les Émirats arabes unis sont directement attaqués, devraient pousser l'Union européenne à une prise de conscience urgente et collective. Si des signes existent, l'incompréhensible réticence de certains pays membres à s'émanciper de la tutelle militaire et de l'armement américain persiste.
Le déni de guerre et le contretemps mortel
Une des clés explicatives réside dans la conjoncture, mais pas uniquement. C'est ce que souligne l'historien Stéphane Audoin-Rouzeau dans son essai récent, Notre déni de guerre. Le « temps de paix » et le « temps de guerre » sont deux états distincts. Le problème fondamental tient à la difficulté de percevoir le basculement de l'un à l'autre, un contretemps qui peut s'avérer mortel.
Bercés par les illusions d'un passé récent, les Européens ont longtemps cru que l'invasion de l'Ukraine n'était qu'une ruse de Vladimir Poutine, un effet d'esbroufe militaire destiné à obtenir par la force ce que la diplomatie refusait. D'où l'insistance initiale du président français à maintenir le dialogue avec Moscou. Il est en effet ardu d'admettre que la guerre puisse n'avoir d'autre finalité qu'elle-même.
Les gouvernements, en la matière, retiennent peu les leçons de l'histoire. Déjà dans les années 1900, de nombreux analystes, à l'instar de l'auteur britannique Norman Angell, jugeaient hautement improbable un affrontement entre nations européennes, arguant que l'interdépendance économique rendrait une telle guerre irrationnelle et mutuellement ruineuse. Une analyse qui, bien que logique, n'a rien empêché. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale n'obéissait pas à une rationalité économique, mais bien à une logique de puissance et de gloire.
Une conception historique de la guerre comme état transitoire
Le rapport de l'Europe à la guerre depuis la Renaissance est éclairant. Le millénarisme chrétien prophétisait alors la fin des conflits et « mille ans de bonheur », précédés par une guerre ultime menée par un empereur envoyé par Dieu pour rétablir la paix éternelle. Ces prophéties, bien que vaporeuses, ont eu des conséquences culturelles profondes.
Elles ont notamment engendré une conception de la guerre comme un état anormal, transitoire et fonctionnel, une étape nécessaire sur le chemin de la paix, même lorsqu'il s'agit d'une guerre d'agression. Cette vision a été déclinée à travers divers dualismes, comme l'opposition entre « civilisation » et « barbarie » au XVIIIe siècle.
Comme le rappelle Audoin-Rouzeau, l'aspiration pacifiste s'est concrétisée dès le milieu du XIXe siècle avec le premier congrès de la paix en 1849 à Paris, présidé par Victor Hugo. S'est ensuite installée la croyance qu'une guerre définitive, bien que violente, pourrait mettre un terme aux conflits entre nations.
La survie comme mission primordiale
L'identité actuelle de l'Union européenne reste largement héritée des années 1950 et de l'après Seconde Guerre mondiale. Pour comprendre ses défis, il faut regarder vers ses nations fondatrices. Ce lundi, Emmanuel Macron a pris ses responsabilités en engageant concrètement la France dans la marche du monde.
La mise en scène de son arrivée en Bretagne, à bord d'un Falcon escorté par quatre Rafale, n'était pas une simple comédie, mais une déclaration d'intention forte. La première mission d'un État est d'assurer sa survie, et celle-ci ne peut se nourrir d'illusions. Restaurer la fonction primaire et militaire de l'État peut paraître prématuré à certains aujourd'hui. Dans quelques mois, cela pourrait être une évidence criante. L'Europe devra suivre cette voie, ou elle risque de périr.



