L'amiral Caudle expose la stratégie navale américaine face aux défis contemporains
À un moment où les tensions internationales atteignent des niveaux critiques, l'amiral Daryl Caudle, commandant de la plus puissante marine de guerre du monde, s'exprime en exclusivité. Un an après l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, l'US Navy a déployé des forces impressionnantes : une armada massive près de l'Iran, et une autre, plus réduite mais significative, au large de Cuba et du Venezuela, comprenant un porte-avions, deux sous-marins et une vingtaine de navires.
Ce haut responsable, lointain successeur du légendaire amiral Chester Nimitz, doit simultanément gérer la montée en puissance de la marine chinoise et la transformation profonde de l'US Navy à l'ère des drones, des armes laser et des missiles hypersoniques.
Les porte-avions : une pertinence renforcée malgré les nouvelles menaces
L'Express : À l'époque des drones et des missiles hypersoniques, un débat sur la vulnérabilité des porte-avions s'est fait jour. Dans la guerre du futur, ces mastodontes des mers resteront-ils pertinents ?
L'amiral Daryl Caudle : On me pose souvent cette question et la réponse est oui. En fait, ils vont même gagner en importance. Prenons l’exemple du porte-avions USS Nimitz, mis en service en 1975. Au fil de son histoire, ce bâtiment a accueilli huit types d’avions, depuis le F4 Phantom II jusqu’au F-18 actuel. Cela signifie que, si ce genre de navire est conçu correctement, il n’y a pas de limite au type d’aéronefs qui peut en décoller.
Dans un futur pas si lointain, les porte-avions catapulteront des avions sans pilote, c’est-à-dire des drones de combat, en plus des avions de chasse traditionnels. Disposer de terrains d’atterrissage mobiles capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres autour du globe rapidement n’est pas quelque chose qui va se démoder.
Lorsque quelque chose se passe quelque part dans le monde, l'US Navy peut arriver sur place en moins de deux semaines : le porte-avions USS Abraham Lincoln s’est déplacé de l'Indo-Pacifique jusqu’au golfe Persique en moins de dix jours. Aussi loin que je puisse me projeter mentalement, les porte-avions resteront au cœur de la marine de guerre. Je ne m’inquiète pas du tout pour ça.
La discrétion navale à l'ère des satellites et du cyberespace
La marine en général n’est-elle pas davantage exposée que par le passé à la menace aérienne, de plus en plus sophistiquée ?
En mer, la clé, c’est la manière dont on repère l’ennemi et dont on parvient à se rendre invisible. Cela passe par la détection de signaux électromagnétiques depuis l’espace. C’est sans doute contre-intuitif mais un porte-avions n’est pas plus facilement détectable qu’une frégate. Vus depuis l’espace, ces deux navires se ressemblent : ce sont juste deux points qui émettent un signal chacun.
Donc, d’un côté, l’art de la guerre navale consiste à capter la signature des navires visés à l’aide de satellites, de sous-marins ou encore de radars ; et de réduire la sienne. Il convient aussi de diminuer au maximum le bruit émis par le bateau afin de le rendre indétectable aux sous-marins et, de la même manière, de limiter les radiocommunications.
Ce parapluie de protection permet une forme d’obscurité en plein jour qui peut nous rendre invisibles aux yeux de l’ennemi. Par-dessus le marché, nos experts du Space Command et du Cyber Command se mobilisent eux aussi afin de couper les transpondeurs et les signaux émis par nos navires lorsque la situation l’exige.
Face au boom naval chinois : agilité et alliances
L’industrie navale chinoise est en plein boom. Sa capacité est aujourd’hui 200 fois supérieure à celle des États-Unis. Comment combler ce fossé ?
Je dirais plutôt 25 fois, pas 200, car tout dépend de la méthode de calcul. En tout cas, le défi est identifié. Nous y répondons de trois manières :
- En augmentant notre capacité de production aux États-Unis
- En incitant d’autres pays à venir construire des navires chez nous
- En collaborant avec nos partenaires et alliés afin qu’ils construisent des navires pour nous
Le secrétaire à la Marine John Phelan prend la relance des chantiers navals très au sérieux. Mais c’est un processus lent. Dans l’intervalle, nous pouvons compter sur l’agilité de nos marins et de leurs commandants, sur leur savoir-faire et sur leur expérience. Nous savons maximiser notre létalité contre un adversaire donné.
La préparation de notre flotte, la manière dont nous manœuvrons nos navires tout en les entretenant et en les ravitaillant en mer nous donnent un avantage incomparable. Nous sommes prêts à contrer n’importe quel adversaire dans tous les scénarios.
Cette souplesse est indispensable car aucune mission ne ressemble à une autre. Si, par exemple, il s’agit d’apporter notre soutien à Israël pour sa défense antimissile balistique depuis la Méditerranée orientale, je dois pouvoir positionner mes forces à partir d’un éventail d’options.
Et s’il s’agit de défendre des goulots d’étranglement comme le canal de Suez ou les détroits de Gibraltar, de Bab el-Mandeb ou d’Ormuz, je dois également avoir le choix. Pour les États-Unis, ces missions sont d’une extrême importance, car plus de 70 % de notre commerce passe par l’océan. J’ajoute que plus de 90 % des formations transitent par des câbles sous-marins immergés dans le Pacifique et l’Atlantique.
La Chine : supériorité statistique mais pas totale
Que vous inspirent les progrès fulgurants de la marine chinoise ?
Statistiquement, la Marine de l’Armée populaire de libération surpasse l’US Navy dans certains domaines, mais pas tous. Notre force sous-marine est supérieure, mais Pékin possède davantage de navires de surface ; nous totalisons 11 porte-avions tandis que la Chine en détient 4 seulement.
Cela étant dit, lorsque nous ajoutons à notre flotte celles de nos alliés et partenaires susceptibles de combattre à nos côtés – Japon, Australie, Corée du Sud –, notre marine approche la parité avec les Chinois en nombre de coques. Nous travaillons dur à conserver les liens étroits avec nos alliés et partenaires. Et nous espérons qu’en cas de conflit, ils seront à nos côtés pour augmenter notre puissance de feu.
La Golden Fleet : réinventer l'US Navy
Qu’est-ce que la Golden Fleet dont le concept a été lancé officiellement en décembre par le gouvernement Trump ?
Il s’agit de l’initiative globale consistant à reformater l’US Navy, en partant, précisément, de la réforme des chantiers navals. Décision a été prise d’acquérir un nouveau cuirassé ultramoderne et rapide doté d’une salle de commandement de haut niveau, d’une puissance électrique considérable et d’une capacité à embarquer des forces amphibies prêtes à effectuer des débarquements.
Ce premier navire de la classe Trump s’appellera le Defiant. Plus petit qu’un porte-avions, son volume sera 25 à 40 % supérieur à celui d’un destroyer de classe Arleigh Burke. Il sera en outre équipé d’armes à énergie dirigée – armes laser à haute énergie, armes à micro-ondes à haute puissance – dont la puissance électrique se mesurera en mégawatts.
À l’autre extrémité du spectre, nous allons acquérir des frégates pour des missions plus légères : opérations d’interdiction maritime, surveillance ou protection des détroits. La variété de notre flotte constitue un immense atout. Si tous ses navires étaient de taille identique, notre Navy serait surdimensionnée pour certaines missions et sous-dimensionnée pour d’autres.
La transformation technologique : drones, espace et cyber
Comment l’évolution technologique transforme-t-elle la guerre ?
Nos navires traditionnels sont progressivement équipés – et boostés – par de nouvelles technologies qui démultiplient leurs possibilités. S’ajoute à cela l’arrivée de drones marins, sous-marins et aériens. Bien utilisés à la surface de l’eau, sous les mers et dans les airs, ces engins améliorent nos capacités, car ils servent à des missions de renseignement, de reconnaissance, de surveillance et de combat.
Bientôt, des drones aériens entreront en service sur nos porte-avions. Et les drones ravitailleurs furtifs MQ-25 seront capables d’opérer à environ mille kilomètres du navire, ce qui augmentera encore le rayon d’action des avions embarqués.
Mais l’on ne peut évoquer la guerre moderne sans parler des dimensions spatiale et cybernétique. Les constellations de satellites Starlink et Starshield déployées par SpaceX sont très efficaces. Et les satellites militaires géostationnaires de l’US Space Force sont extrêmement précieux.
Mais même si l’espace, le cyber et les drones vont gagner en importance, il faut être clair : aucune guerre ne pourra être gagnée virtuellement. Pour l’emporter, la composante humaine demeurera essentielle.
Présence dans les Caraïbes et stratégie arctique
Le porte-avions USS Gerald Ford croise dans les Caraïbes depuis novembre, au large du Venezuela et de Cuba. Va-t-il y rester ?
Ce que nous appelons Hémisphère occidental constitue une priorité. Le président l’a clairement exprimé dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre. Dans les Caraïbes, l’US Navy est là pour bloquer les trafics illicites – drogues, fentanyl, êtres humains – et la contrebande de pétrole. Dans la région, l’US Navy est là pour rester.
Comment l’US Navy entend-elle se renforcer dans l’Arctique ?
Depuis cinq ans, je suis très engagé dans le débat sur l’Arctique. J’essaie de faire prendre conscience à l’opinion de l’importance de cette région, qui abrite des milliards de dollars de gaz naturel, de pétrole et de terres rares. Si on laisse la Russie faire, c’est elle qui dominera l’Arctique.
Donc, ma stratégie pour l’Arctique tient en trois points :
- Accroître notre présence et notre capacité à opérer en hautes latitudes nord
- Travailler en équipe avec nos partenaires et alliés via le Conseil de l’Arctique
- Mobiliser l’opinion publique afin qu’elle prenne conscience de l’importance de l’enjeu
Il faut que cet espace stratégique ne soit pas cédé à la Russie ou à la Chine.