Gerboise Bleue : le 13 février 1960, la France devient puissance nucléaire à Reggane
Gerboise Bleue : la France devient puissance nucléaire en 1960

Le premier essai nucléaire français : Gerboise Bleue

Le 13 février 1960 marque un tournant historique pour la France. Ce jour-là, dans le désert algérien de Reggane, la nation effectue son premier essai nucléaire, baptisé "Gerboise Bleue". Avec cette opération, la France intègre le cercle très fermé des puissances nucléaires, devenant la quatrième nation détentrice de l'arme atomique, derrière les États-Unis, l'URSS et la Grande-Bretagne.

Un programme initié sous la IVe République

"Cet essai était attendu depuis plusieurs mois, voire plusieurs années", explique Yannick Pincé, maître de conférences à La Sorbonne Nouvelle et chercheur associé au Ciens. "Contrairement à ce que l'on peut penser, le programme nucléaire français a démarré sous la IVe République. Les champs de tir étaient explorés dans le Sahara depuis le début de l'année 1957."

Tiré depuis le sommet d'une tour métallique de 100 mètres, le premier essai nucléaire français dégage une puissance impressionnante de 70 kilotonnes, soit quatre fois la puissance de la bombe d'Hiroshima. Dans un rayon de 300 mètres, le sable s'est vitrifié sous l'effet de la chaleur dégagée par l'explosion.

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Un moment de fierté nationale

"Hourra pour la France", s'enthousiasmait alors le général de Gaulle dans un télégramme adressé à son ministre présent sur place. "Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à ceux qui ont, pour elle, remporté ce magnifique succès."

Selon Yannick Pincé, le sentiment qui prédomine alors est celui "d'un retour de la France sur le plan international, après l'humiliation qu'elle a subie lors de la Seconde Guerre mondiale". Cet essai nucléaire symbolise la renaissance de la puissance française sur la scène mondiale.

Les conséquences stratégiques de Gerboise Bleue

Une nouvelle doctrine militaire

L'opération "Gerboise Bleue" ouvre immédiatement de nouvelles questions sur la transformation à venir de l'armée française et sa doctrine militaire. Le 25 février 1960, le philosophe et journaliste André Gorz écrivait : "La France doit se montrer résolue à créer un déterrent national, coûte que coûte. Pour y parvenir, elle rognera sur ses forces conventionnelles ; sa contribution à l'Alliance atlantique sera réduite d'autant."

À l'époque, il est difficile de s'imaginer que la France puisse prendre ses distances avec l'OTAN, "mais cette prévision va s'avérer juste", confirme Yannick Pincé.

Divergence avec la stratégie de l'OTAN

À partir des années 1960, l'Alliance atlantique va se tourner vers une stratégie "de riposte graduée", c'est-à-dire qu'en cas d'attaque, on répond proportionnellement. En France, l'accent est mis sur le développement de la force nucléaire, et cela se fait au détriment des forces conventionnelles.

La doctrine française va donc évoluer vers une philosophie très simple : faire peur à nos ennemis - avec notre arsenal nucléaire - pour les dissuader de nous attaquer. La doctrine de l'OTAN va donc devenir incompatible avec celle de la France pendant plusieurs années.

"Néanmoins, année après année, la confiance va se rétablir", explique Yannick Pincé. Une coopération nucléaire se met en place et l'OTAN reconnaît en 1974 le rôle de la dissuasion nucléaire française pour l'ensemble de l'Alliance.

Les craintes de prolifération nucléaire

La question de la course à l'armement

Dès 1960, André Gorz s'interrogeait déjà sur les conséquences de l'entrée de la France dans le club atomique : "Si l'engin de Reggane suffit à élever la France au rang de puissance atomique à part entière, les autres pays à capacité nucléaire ne voudront-ils pas, eux aussi, forcer les portes du club atomique ? Bref, une fois admis le précédent français, où et comment s'arrêtera-t-on ?"

Pour Yannick Pincé, "cette citation est très intéressante parce qu'elle est le reflet des préoccupations des années 1960." En effet, l'administration Kennedy s'inquiète d'un phénomène de prolifération. "À l'horizon du milieu des années 1970, on s'attendait à avoir 20 ou 30 puissances nucléaires. Comme si le souhait d'avoir l'arme atomique était un souhait universel", ajoute l'historien.

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Une prophétie qui ne s'est pas réalisée

Contrairement aux craintes exprimées dans les années 1960, la prolifération nucléaire a été contenue. Aujourd'hui, seules neuf puissances détiennent officiellement l'arme atomique, bien loin des 20 à 30 nations redoutées à l'époque.

L'héritage de Gerboise Bleue

Entre 1960 et 1996, la France réalise au total 210 essais nucléaires dans le Sahara et en Polynésie. Le premier essai de Reggane a donc ouvert la voie à plusieurs décennies de développement de la force de dissuasion française.

Cet événement historique du 13 février 1960 a non seulement transformé la position internationale de la France, mais a également profondément modifié sa doctrine militaire et ses relations avec ses alliés, notamment au sein de l'OTAN. La dissuasion nucléaire reste aujourd'hui un pilier fondamental de la stratégie de défense française.