Le projet de commune nouvelle réunissant les huit clochers de la juridiction de Saint-Émilion est de nouveau dans les limbes de l’aménagement du territoire. La fragile concorde qui avait remis le dossier en lumière n’est plus d’actualité. Enterré ou « mis entre parenthèses », comme l’estime un élu fin connaisseur du territoire, ce serpent de mer théorisé il y a plus de dix ans avait refait surface début 2025 lors des vœux des maires aux administrés.
Une impulsion vite retombée
L’impulsion avait été donnée par Yvan Dumonteuil, alors maire de Saint-Sulpice-de-Faleyrens, longtemps opposé au projet. Il estimait qu’il était temps de sauter le pas. Cette ouverture de la part de la deuxième commune de la juridiction en termes d’habitants a été saisie par Bernard Lauret, maire de Saint-Émilion. Le deal : élaborer le dossier, laisser passer les échéances municipales, puis décider en fonction de la nouvelle configuration.
Mais la nouvelle donne n’est plus favorable au rapprochement des communes, confiait il y a quelques semaines Bernard Lauret, fraîchement réélu. Françoise Camut, élue maire de Saint-Sulpice-de-Faleyrens, estime que son prédécesseur s’est trop avancé. « Yvan Dumonteuil avait réalisé ce qu’il pensait avoir à réaliser. Il pensait dès lors que la commune pouvait aller vers une commune nouvelle. Mais c’est mettre en difficulté celui qui vient après, lequel n’est pas forcément d’accord », explique-t-elle. L’élue, adjointe dans la mandature précédente, a mené campagne contre ses anciens colistiers et n’est pas favorable au projet « à ce stade ».
Des inquiétudes diverses
Françoise Camut appréhende une perte d’autonomie pour le développement de projets propres à sa commune. Elle se pose également des questions sur la représentation des ex-communes au sein du nouvel ensemble. « Comment être sûrs de trouver un consensus sur nos projets ? » s’interroge-t-elle.
En revanche, à Saint-Pey-d’Armens, le projet séduit davantage. « J’y étais très favorable et je le suis toujours, indique Véronique Marchive, maire depuis 2008. C’est peut-être plus compliqué pour une commune comme Saint-Sulpice-de-Faleyrens, qui a déjà une certaine dynamique. Mais pour les petites, comme nous, entre 150 et 250 habitants, il y a beaucoup à y gagner. Quand je regarde vers l’avenir, je m’inquiète, nous devons nous entraider. »
Pour l’élue, les questions d’identité de clocher ou d’intégration fiscale sont des débats secondaires. « Moi la première, j’aime nos petits villages. Mais être à la tête d’une commune et ne pouvoir quasiment rien faire, ce n’est intéressant pour personne. Ni pour les élus, ni pour les administrés. J’aurais aimé, avant d’entendre le mot “non”, qu’une étude soit réalisée. Sans étude, il est difficile de se prononcer… »
Quid d’une étude ?
Cette étude, ils sont nombreux à l’avoir attendue pour pouvoir se positionner. « Je n’ai pas changé d’avis, commente Patrick Goineau à Saint-Christophe-des-Bardes. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Et comment ? Une commune nouvelle, c’est compliqué à deux, encore plus à trois. Alors à huit ! C’est un très gros travail. Je ne suis pas contre mais il nous faut un projet. »
Audrey Le Meur, fraîchement élue maire de Saint-Hippolyte, n’est « ni pour ni contre » mais pense d’abord à sa commune de 120 habitants, malgré les inévitables contraintes budgétaires. De même, Céline Cabot, maire de Vignonet, évoque une réunion durant la mandature précédente, puis plus rien. « On ne sait pas. Mais le nouveau conseil n’est pas concentré là-dessus. »
Viviane Martin, à Saint-Laurent-des-Combes, est dans le même état d’esprit. « On nous avait proposé un audit. Mais cela en est resté là. Nous ne relançons pas. Ce n’est pas notre préoccupation pour l’heure. » Benoît Gomme, à Saint-Étienne-de-Lisse, était très opposé à l’idée. « Mais nos informations étaient mauvaises. Je comprends mieux les enjeux. Mais nous ne sommes pas au bout de ce qu’on peut faire dans la commune… Et pour le reste, il y a la Communauté de communes. »
Question de centralité
Sur ce dernier point, il est rejoint par Françoise Camut. « Nous avons déjà délégué beaucoup de compétences à la CdC du Grand Saint-Émilionnais. Nous pouvons travailler dans ce cadre. » Elle n’entend pas perdre ce que Saint-Sulpice-de-Faleyrens a mis des années à gagner. « On voit bien au travers de documents comme le Scot et le PLUi, que s’il n’y a pas une certaine centralité, s’il n’y a pas certains commerces, les développements sont restreints. On n’installe pas de petits pôles industriels au milieu des vignes classées Unesco, dans des petites communes. De même, les médecins n’iront pas. Des pôles médicaux, des communes entre 120 et 380 habitants, c’est compliqué. Même Saint-Émilion peine à trouver des médecins. Ce sont toutes ces choses qu’il faut mettre bout à bout. » Le maire, en tout état de cause, « ne décide pas seul ». « Si cela devait s’imposer à nous, nous organiserions un référendum, pour avoir le sentiment des habitants. »
Les plus et les moins d’un projet controversé
Projet de territoire ou perte d’identité ? La fusion avait pour vocation de créer une commune forte de 4 500 habitants en lieu et place d’un territoire atomisé, la juridiction ne comptant, hors Saint-Émilion et Saint-Sulpice-de-Faleyrens, respectivement fortes de 1 730 et 1 300 habitants, que des villages de 130 à 480 habitants, plusieurs d’entre elles connaissant par ailleurs un déclin démographique difficile à enrayer.
Les avantages ? Une meilleure représentativité de ce territoire porté – mais également contraint – par le classement des paysages au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco, une dotation de l’État plus confortable, la possibilité de mettre en commun certains services qui n’entrent pas dans les compétences actuelles de la Communauté de communes du Grand Saint-Émilionnais…
Les inconvénients ? Interrogés par « Sud Ouest », les habitants ont mis pour certains la perte d’identité de leur clocher, quand bien même les « natifs » se font plus rares. Mais aussi, avancent-ils, la crainte de perdre des services au détriment de Saint-Émilion, et de voir leurs impôts fonciers partir à la hausse dans le cadre d’une nécessaire intégration fiscale.



