La Flèche dans la Sarthe : radiographie d'une conquête tranquille du Rassemblement national
L'extrême droite convoitait la Sarthe depuis plusieurs années. À La Flèche, un frontiste de 25 ans a finalement remporté les élections municipales après des décennies de gestion socialiste continue. Cette victoire marque un tournant historique pour cette commune de 15 000 habitants, longtemps considérée comme imperméable aux sirènes marinistes dans l'Ouest de la France.
Une bascule historique après 37 ans de socialisme
Depuis les élections municipales, une liste particulière circule à La Flèche. Elle recense les commerçants de la rue Carnot, l'artère principale, suspectés d'avoir soutenu la candidature victorieuse du Rassemblement national. Une partie des électeurs de gauche, sidérés par le résultat du 22 mars, s'interrogent désormais sur la fréquentation de leurs commerces habituels. Certains envisageraient même de déménager.
« On a l'impression de se réveiller dans un monde nouveau, comme cerné », confie Lilianne, attablée en terrasse du café de la Promenade. « Il y a presque un sentiment de trahison de la part de voisins qu'on pensait bien connaître. Est-ce que j'ai encore envie de les fréquenter ? On ne comprend pas ce qu'il s'est passé. »
La Flèche, plantée tout au sud de la 3ᵉ circonscription, la plus rurale du département, est tombée dans l'escarcelle du RN qui y présentait une liste pour la première fois. Romain Lemoigne, l'élu, n'a que 25 ans, une courte expérience d'assistant parlementaire comme seul bagage politique, et n'avait jamais mis les pieds dans la région il y a encore trois ans.
Les raisons d'une victoire presque tranquille
Le RN rêvait de faire de la deuxième ville de Sarthe sa tête de pont dans la conquête des territoires municipaux de l'Ouest. C'est désormais chose faite, à seulement 130 voix près. Une victoire patiemment construite sur le ressentiment inspiré par l'ancienne édile PS Nadine Grelet-Certenais, « mal élue » lors des municipales Covid de 2020.
L'équipe sortante a accumulé les motifs de fâcheries :
- L'aménagement coûteux d'une promenade sur le bord du Loir a ulcéré camelots et commerçants
- Une série de dégradations et vols dans le quartier Saint-André a fait exploser mécaniquement les chiffres de la délinquance
- Des rumeurs infondées sur l'installation de migrants se sont répandues à la veille des Jeux olympiques
Pourtant, La Flèche demeure relativement préservée des phénomènes migratoires ou d'insécurité, ces éternels carburants électoraux du parti lepéniste.
Un jeune maire au profil lisse
Romain Lemoigne fait figure de quasi-archétype parmi la cohorte des primo-candidats alignés par le RN. Issu des rangs de la droite, sourire impeccable, pas un mot plus haut que l'autre, il a été biberonné aux éléments de langage imaginés depuis Paris par les têtes pensantes du parti.
Implanté dans la Sarthe depuis plusieurs années, le couple formé par l'eurodéputé Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen, et Marie-Caroline Le Pen a pesé de tout son poids pour faire élire ce poulain. La fille de Jean-Marie Le Pen l'a coaché pendant plusieurs mois, l'accompagnant sur les marchés et dans les foires agricoles.
Jordan Bardella et Marine Le Pen sont également venus à La Flèche pour soutenir la campagne, marquant l'importance stratégique de cette conquête pour le parti.
Les défis d'une transition en douceur
Sitôt élu, Romain Lemoigne a braqué malgré lui les feux des médias sur sa commune après la décision de l'écrivaine Mazarine Pingeot d'annuler sa venue à la bibliothèque intercommunale. La fille de François Mitterrand a jugé que « ce n'était pas une bonne idée de venir ».
Le nouveau maire jure ne pas vouloir s'attaquer au tissu culturel local, ancré à gauche, mais dont beaucoup de structures dépendent aujourd'hui de son bon vouloir. Il n'a pas non plus trouvé le temps d'apporter une touche personnelle à la décoration de son bureau, où les statuettes et masques africains appréciés par sa prédécesseuse sont toujours présents.
Le changement se veut tout en douceur. « Pas question d'effrayer la population en promettant la révolution », a-t-il déclaré, présentant son élection comme le signe « d'une attente d'une alternance politique et non pas d'une rupture brutale ». Lors de la passation de pouvoir, ceint de son écharpe tricolore - malencontreusement placée sur l'épaule gauche - il a prononcé un discours axé sur le « bon sens » et la « nécessaire respiration démocratique ».
Cette victoire du RN à La Flèche, après 37 ans de gestion socialiste, illustre la transformation du paysage politique local et la stratégie de dédiabolisation du parti, qui parvient à s'implanter dans des territoires jusque-là considérés comme imperméables à son discours.



