Le cercle vicieux de l'instabilité mondiale selon Eswar Prasad
Le monde est-il en train de sombrer dans le chaos ? Dans son ouvrage récent The Doom Loop, l'économiste renommé Eswar Prasad développe une thèse alarmante : l'ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale ne se désintègre pas seulement, mais nous sommes désormais pris dans une spirale infernale. Professeur à l'université Cornell et ancien cadre du FMI, Prasad observe avec inquiétude comment les forces géopolitiques, politiques, économiques et financières s'entremêlent dangereusement dans un monde de plus en plus interconnecté.
La transformation profonde des équilibres mondiaux
Eswar Prasad explique que son pessimisme s'est construit progressivement. "Quand j'ai commencé mes recherches, je voulais simplement comprendre l'évolution de l'ordre mondial", confie-t-il. Dans les années 1990, les États-Unis dominaient incontestablement avec près d'un tiers du PIB mondial, tandis que la Chine n'en représentait qu'une infime fraction. Aujourd'hui, la donne a radicalement changé : les États-Unis sont retombés à 26% du PIB mondial, la Chine atteint 17%, et les pays émergents ont connu une croissance bien supérieure aux économies avancées.
Initialement, Prasad pensait que cette redistribution du pouvoir économique serait bénéfique, conduisant à une phase transitoire d'instabilité avant un nouvel équilibre. Mais son analyse l'a mené à une conclusion plus sombre : "Chacune de ces forces nous conduit en réalité vers plus d'instabilité. Nous sommes dans un cercle vicieux où l'économie, la politique intérieure et la géopolitique s'alimentent mutuellement de manière très négative."
La mondialisation : du jeu positif au jeu à somme nulle
Le paradoxe de la mondialisation constitue un élément central de cette spirale. Statistiquement, son bilan est remarquable : le taux d'extrême pauvreté mondial est passé de 40% en 1990 à moins de 10% aujourd'hui. Pourtant, la perception a radicalement changé. "Nous sommes passés d'une logique de jeu à somme positive, où tout le monde pouvait bénéficier, à un jeu à somme nulle notamment du fait de la géopolitique", analyse Prasad.
Dans les pays riches, de nombreuses personnes ont eu le sentiment d'être lésées, créant un terreau fertile pour le populisme. "Il devient très facile pour des politiciens habiles d'exploiter ce ressentiment contre les élites, les immigrés ou la mondialisation elle-même", observe l'économiste. Cette dynamique a été particulièrement accélérée par l'élection de Donald Trump, qui "intensifie aujourd'hui la spirale infernale" selon Prasad.
La rivalité sino-américaine : moteur d'instabilité
La confrontation entre les États-Unis et la Chine représente un accélérateur majeur de cette instabilité mondiale. Prasad explique : "La Chine ne veut pas rester compétitive uniquement dans la fabrication à bas salaire. Elle s'oriente vers les secteurs de haute technologie, précisément ceux que les États-Unis tentent de développer." Cette convergence crée une concurrence destructrice plutôt qu'une coopération constructive.
Les conséquences se répercutent sur l'ensemble de la planète. "Pour tous les pays coincés entre les États-Unis et la Chine, le monde est devenu très instable", constate Prasad. Les États-Unis érigent des barrières commerciales, tandis que la Chine, malgré son discours multilatéraliste, dépend fortement des exportations avec un excédent commercial de près de 1 200 milliards de dollars l'an dernier.
L'Europe et les puissances moyennes : des acteurs défaillants ?
L'Europe aurait pu constituer une alternative stabilisatrice, mais elle peine à jouer ce rôle. "L'Europe semble aujourd'hui plus faible qu'elle ne pourrait l'être compte tenu de sa taille économique", regrette Prasad. Malgré son potentiel, l'Union européenne ne parle pas d'une seule voix et manque de volonté politique, se montrant plus réactive que proactive.
Quant aux puissances moyennes comme l'Inde ou le Brésil, leur approche pragmatique et transactionnelle ne permet pas de créer des alliances fondées sur la confiance mutuelle. "En oscillant d'un côté et de l'autre pour des raisons transactionnelles, elles deviennent des forces d'instabilité plutôt que d'équilibre", analyse l'économiste.
Le dollar : une domination problématique
La persistance du dollar américain comme monnaie dominante constitue une autre source de turbulences. "Le problème est justement que le dollar reste la monnaie dominante alors que les États-Unis sont désormais une source d'instabilité", explique Prasad. L'affaiblissement des institutions américaines, notamment l'indépendance de la banque centrale, combiné à l'absence d'alternative crédible, fait des États-Unis un vecteur important de désordre mondial.
La fragmentation des autres devises - l'euro étant retombé à 20% des réserves mondiales en 2024 après un pic à 28% en 2009 - n'arrange rien à cette instabilité financière globale.
Technologies disruptives : promesses et menaces
Les cryptomonnaies et l'intelligence artificielle représentent des forces supplémentaires de disruption. Si Prasad reste sceptique sur les cryptomonnaies comme actifs financiers - "un actif purement spéculatif dont la seule valeur réside dans sa rareté" - il reconnaît leur rôle de catalyseur pour améliorer les systèmes de paiement.
Concernant l'IA, l'économiste adopte une position nuancée : "L'IA a beaucoup de potentiel pour égaliser les chances, mais le risque est qu'elle conduise à une concentration encore plus importante du pouvoir économique." Cette technologie pourrait ainsi renforcer les divisions sociales si elle ne remplit pas ses promesses en matière de création d'emplois.
La bataille des modèles politiques
La confrontation entre démocraties libérales et modèles autoritaires, avec la Chine comme leader, accentue l'instabilité mondiale. "Nous avons avec la Chine une puissance qui a une vision du monde complètement différente", souligne Prasad. Paradoxalement, les démocraties libérales se rapprochent de plus en plus des pratiques chinoises en matière d'interventionnisme étatique et d'affaiblissement de l'État de droit.
Prasad reste prudent sur la fragilité des régimes autoritaires : "J'ai appris qu'il est bon de ne pas parier contre la Chine. Malgré tous leurs problèmes, un effondrement financier ou politique me semble peu crédible." La prospérité économique semble plutôt renforcer la préférence pour la sécurité au détriment des libertés, tant en Chine que dans les sociétés occidentales.
Sortir de la spirale : un défi herculéen
Pour briser ce cercle vicieux, Prasad estime qu'il faudra des "efforts herculéens". "Cela prendra du temps et des efforts constants", prévient-il. Plusieurs conditions sont nécessaires :
- Des citoyens qui se considèrent comme membres d'un ordre mondial plus large
- Des dirigeants capables de dépasser les préjugés et les craintes à court terme
- De bonnes institutions nationales avec un État de droit solide
- Des institutions internationales rénovées comme l'ONU, le FMI ou la Banque mondiale
Le problème majeur réside dans le fait que "la tâche de reconstruire ces institutions revient précisément à ceux qui sont en train de les détruire", notamment l'administration Trump. Sans réaction vigoureuse, Prasad craint que le monde ne se dirige vers une instabilité croissante avec davantage de conflits géopolitiques et de tensions sociales.
"Aujourd'hui, tout semble aller bien en surface avec des marchés financiers performants, mais les tensions s'accumulent sous la surface comme au début des années 2000", avertit l'économiste. Il espère que le monde s'engagera sur une meilleure voie avant qu'un choc majeur ne survienne, mais craint que seule une crise dramatique ne puisse finalement briser cette spirale infernale.



