L'économie de la flemme : un nouveau moteur de croissance ou un renoncement collectif ?
Olivier Babeau, économiste et professeur à l'Université de Bordeaux, auteur de l'ouvrage L'ère de la flemme, analyse les conséquences sociétales de ce qu'il perçoit comme une perte progressive du sens de l'effort. Selon lui, l'économie de la flemme transforme chaque effort quotidien en opportunité de marché, posant la question : s'agit-il d'un nouveau moteur de croissance ou d'un aveu collectif de renoncement ?
Un marché juteux dans l'évitement de l'effort
Babeau souligne que cette tendance a deux faces. D'un côté, un marché très rentable émerge autour de l'évitement de l'effort, notamment via les services de livraison instantanée. Ce modèle économique est devenu un business model pour les grandes plateformes de commerce, qui cherchent à s'imposer comme des points de passage obligés pour les comportements et l'attention des consommateurs. En échange de la commodité, ces plateformes captent le temps, l'attention, la concentration et une partie de l'énergie des individus, représentant un coût indirect pour la société.
Le progrès technique : des efforts en moins, mais à quel prix ?
Historiquement, le progrès technique, des lances préhistoriques aux machines à vapeur, a toujours promis de réduire les efforts physiques tout en augmentant la productivité. Cependant, Babeau note un paradoxe : le temps gagné grâce à la technologie est souvent absorbé par celle-ci, notamment via les écrans et smartphones. Il insiste sur le fait que la paresse peut être bénéfique pour la contemplation, mais pas lorsqu'elle se fait au détriment des conditions de travail, de vie ou de sécurité d'autrui.
La flemme des uns, l'effort des autres
L'économiste met en lumière que l'économie de la paresse repose souvent sur le labeur d'autres personnes. Elle génère des petits boulots précaires, comme ceux des chauffeurs et livreurs dans l'économie de « l'indépendance subie », promue par des plateformes telles que Deliveroo ou Uber. Cette précarité sociale et financière illustre comment la facilité pour certains peut entraîner des sacrifices pour d'autres.
Une crise de l'effort en Occident
Babeau évoque une « crise de l'effort » particulièrement marquée en Occident, où la société est passée d'une valorisation du travail comme moyen de réalisation personnelle à une civilisation hédoniste axée sur le plaisir. La frontière est mince entre la société de la facilité et celle de l'avachissement, où l'abdication de l'effort contraste avec un plaisir né de la création et de l'innovation.
L'intelligence artificielle : un nouveau cap dans l'économie d'efforts
Avec l'essor de l'intelligence artificielle, Babeau prévient que nous franchissons un nouveau cap. Après la réduction des efforts physiques, c'est désormais la diminution drastique des efforts intellectuels qui menace. Cette évolution pose des questions sur l'avenir du travail et de la créativité humaine dans un monde où la technologie prend de plus en plus de place.



