Antonin Bergeaud, l'économiste optimiste qui veut relancer la croissance européenne
« Je ne sais pas si je vous fais monter, c'est un peu bruyant aujourd'hui » : par ce vendredi ensoleillé d'hiver, nous retrouvons Antonin Bergeaud au pied d'un bâtiment abritant une annexe du Collège de France. Visage poupin, lunettes sur le nez et pull vert, il nous explique que Philippe Aghion, le célèbre et loquace prix Nobel d'économie, est présent dans les bureaux. Quand ce dernier est là, l'heure est aux bavardages ! Nous filons nous réfugier dans un bistrot chic et déserté du 5ᵉ arrondissement pour trouver un peu de calme et siroter un Perrier.
Une étoile montante de l'économie française
Antonin Bergeaud n'est pas (encore) prix Nobel. Mais à 36 ans, il est déjà une star de l'économie. L'an dernier, il a reçu le prix du meilleur jeune économiste, décerné chaque année à une étoile montante de la discipline. Une consécration reçue avant lui par des figures majeures :
- Gabriel Zucman, l'inventeur de la taxe du même nom
- Stefanie Stantcheva, spécialiste mondiale de la fiscalité
- Pierre-Olivier Gourinchas, chef économiste du FMI
- Esther Duflo, prix Nobel d'économie
- Thomas Piketty, auteur du Capital au XXIᵉ siècle
Ses sujets de prédilection sont la croissance économique, l'innovation et la productivité. Pourquoi la machine économique décolle ou s'enraye-t-elle ? C'est l'énigme qu'il traque au fil de ses recherches.
Contre la décroissance, pour l'innovation ciblée
« Ce qui m'intéresse, c'est de comprendre comment la politique d'innovation peut stimuler la croissance : en Europe, celle-ci semble avoir disparu, ce qui nous pose plein de problèmes en termes de dette ou de retraites par exemple, mais ce n'est pas une fatalité », explique-t-il. On l'aura compris, Antonin Bergeaud n'est pas un adepte de la théorie de la décroissance. Bien au contraire.
« La décroissance est trop difficile à accepter, on l'a bien vu au moment des Gilets jaunes : la croissance et la productivité sont les clés pour régler nos problèmes, qu'il s'agisse des finances publiques ou des pénuries de main-d'œuvre. Nous ne pouvons pas trouver la solution sans elles. »
Mais comment faire alors pour stimuler cette introuvable croissance ? « En Europe, on dépense beaucoup pour soutenir l'innovation, la recherche fondamentale, mais on ne crée pas forcément de nouveaux produits. La moitié de l'écart avec les États-Unis depuis les années 90 s'explique également par la diffusion de la technologie : nous avons mis plus de temps à bénéficier des gains de croissance », souligne-t-il.
Pour une politique industrielle européenne ambitieuse
Antonin Bergeaud milite notamment pour un basculement du Crédit d'impôt recherche (CIR) vers des politiques plus ciblées : « Il faut sortir d'une logique de subventions sans vision stratégique et avoir une véritable politique industrielle européenne ».
Passionné par le sujet de l'intelligence artificielle, il ne fait pas partie de ceux qui ont peur de ses effets, même s'il voit ses élèves d'HEC angoisser au quotidien : « Cette technologie n'est pas une baguette magique, mais elle va créer des transformations fascinantes et économiquement elle peut nous permettre de rendre le travail plus productif et efficace, et nous aider à relancer la croissance en Europe. »
Un parcours atypique et une vision pragmatique
C'est avec un enthousiasme enfantin qu'il parle de cette austère discipline qu'est l'économie, lui qui est devenu chercheur dans cette discipline « un peu par hasard ». Mère journaliste de mode, père dentiste : rien ne le prédestinait à suivre cette voie. Passionné par la physique, il opte d'abord pour Maths Sup/Spé, sans trop réfléchir à ce qu'il souhaite faire après, puis Polytechnique, où il découvre l'économie.
« Ce que j'aime, c'est griffonner des équations pour modéliser et comprendre quelque chose que j'ai observé », nous confie-t-il. Un stage à la Banque de France scelle son destin : il y découvre une recherche « jeune, sympa et très libre », loin de l'image poussiéreuse qu'il pouvait en avoir.
Antonin Bergeaud part ensuite pour la London School of Economics (LSE), où Philippe Aghion devient son directeur de thèse. « J'étais son seul étudiant et nous sommes restés très proches », sourit-il. Dans sa thèse, Essais sur la dynamique des firmes, l'innovation et la productivité, il explore comment les entreprises réagissent à une augmentation de l'intensité de la recherche et développement, à un choc de demande à l'exportation ou à un choc de productivité.
Un optimiste dans une France polarisée
Depuis l'obtention de son prix, il essaye de plus en plus de prendre la parole dans le débat public pour porter un message optimiste. Il a notamment fait partie des économistes qui se sont montrés plutôt sceptiques sur le bien-fondé de la taxe Zucman.
« La taxe Zucman, qui est censée corriger des mécanismes d'évasion ou d'optimisation, loupe un peu sa cible en mettant à contribution des profils comme celui d'Arthur Mensch (le cofondateur de MistralAI, ndlr.) », nous confiait-il à l'automne pendant les débats budgétaires.
Souvent qualifié de libéral, il n'aime pas ce qualificatif. « J'essaie de rester assez pragmatique et ouvert, avec une tendance sociale-démocrate, estime-t-il. Même si l'économie n'est pas une science dure, on peut l'utiliser pour comprendre des mécanismes sans a priori. »
Des sources d'inspiration prestigieuses
Parmi ses sources d'inspiration, outre Philippe Aghion, il cite Jean Tirole, également prix Nobel, ou Gilbert Cette, l'actuel président du Conseil d'orientation des retraites (COR), avec qui il a travaillé à la Banque de France.
Dans une France polarisée, Antonin Bergeaud est plutôt pour le débat d'idées : « Il y a d'un côté ceux qui établissent leurs constats sur les principes du capitalisme, donc du monde qu'ils observent, tel qu'il fonctionne, et ceux qui pensent au contraire qu'un autre monde est possible : ce débat est plutôt sain. L'affrontement devient par contre un problème quand il concerne des données factuelles, comme le fait que notre système de retraites ne peut mathématiquement pas tenir le choc. »
Un nouvel ouvrage pour nourrir le débat public
Il va en tout cas bientôt apporter une nouvelle pierre au débat public, à un an de l'élection présidentielle : le 8 avril sortira son ouvrage La Prospérité retrouvée, les leviers de la croissance au XXIᵉ siècle, aux éditions Odile Jacob. Gageons que la lecture de cet ouvrage écrit par un optimiste sera revigorante.
Demain vu par Antonin Bergeaud
Où étiez-vous 10 ans auparavant ?
« J'étais à Londres pour ma thèse. La London School of Economics (LSE) est magnifique, mais je garde un souvenir assez contrasté de la capitale britannique. La vie était dure. L'immobilier était très cher et je vivais dans un appartement loin du centre avec beaucoup de colocataires. On ne se rend pas toujours compte de la chance qu'on a de vivre en France. »
Où vous voyez-vous dans 10 ans ?
« Je serai sans doute toujours chercheur, à Paris. Mais j'espère que je serai moins à 100 % dans la recherche académique et que je travaillerai plus sur des politiques publiques. Je suis en train de créer un laboratoire dédié à l'innovation et au futur du travail avec l'économiste Yann Algan. Construire des indicateurs pour la décision publique aura plus d'influence qu'un papier académique. »
Comment sera le monde dans 10 ans ?
« Il ne sera pas aussi terrible qu'on le pense. Fondamentalement différent, c'est certain. Avec l'ordinateur quantique, nous pourrions avoir une puissance de calcul décuplée. L'IA aura détruit certains emplois et transformé toute notre économie en recentrant notre travail autour de tâches qui comptent vraiment et où le contact et la décision humaine demeurent importants. »
Qu'est-ce qui vous rend optimiste ?
« Nous avons en France une capacité d'adaptation plus importante qu'on ne l'imagine. Nous avons réussi à nous sortir de situations difficiles dans l'Histoire. Nous pouvons continuer à construire avec les autres pays européens autour de valeurs communes comme la liberté ou l'environnement. Nous ne sommes pas obligés de suivre les Américains ou les Chinois. Nous serons peut-être moins riches, mais nous n'allons pas disparaître. »
Quelle est la phrase qui résume votre vision du futur ?
« On surestime toujours le risque de faire, et on sous-estime toujours le coût de ne rien faire. »



