Complotisme en temps réel après l'attaque du dîner des correspondants
Complotisme après l'attaque du dîner des correspondants

Il est un peu moins de 21 heures à Washington, samedi soir, quand les alertes des médias font vibrer tous les téléphones : une attaque vient de se produire en plein dîner des correspondants de la Maison-Blanche ; Donald Trump a été évacué, le tireur interpellé.

La machine complotiste s'emballe

Alors que la confusion règne, la machine complotiste se met en route en temps réel. Les termes « false flag » et « staged » explosent sur les réseaux sociaux, avec un volume multiplié par 10 sur Google. Selon certains, il s’agirait d’un coup monté par l’administration Trump pour faire remonter la popularité du président américain, détourner l’attention de l’Iran ou justifier la construction de sa salle de bal. D’autres accusent comme toujours Israël et le Mossad de tirer les ficelles, sur fond d’antisémitisme latent.

Le doute est partout et couvre l’ensemble du spectre politique, des progressistes jusqu’à certains sympathisants Maga. Une déferlante qui ne surprend pas Tim Tangherlini, enseignant-chercheur spécialiste de la désinformation à l’université Berkeley : « Le complotisme n’est pas une pathologie propre à la gauche ou à la droite », explique-t-il au Point, « mais une réponse narrative prévisible lorsque la confiance dans les institutions s’effondre et que des vides informationnels apparaissent. »

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Trois tentatives d’assassinat en deux ans

Le soir même, Jasmine Crockett, élue démocrate du Texas à la Chambre, joue les caisses de résonance sur Threads : « A-t-on déjà eu un président avec autant de “tentatives” [d’assassinat] passées si près ? Peut-être est-ce dû au laxisme des lois sur les armes, au manque de financement pour la santé mentale, ou peut-être que c’est bidon… qui sait. »

Car c’est donc la troisième fois en deux ans que le président américain échappe au pire. Le 13 juillet 2024, pendant la campagne, une balle tirée par un sniper avait effleuré son oreille lors d’un meeting à Butler, en Pennsylvanie, avant que le tireur soit neutralisé. Le profil politique ambigu de Thomas Crooks, ses motivations jamais véritablement établies et des manquements de sécurité criants continuent d’alimenter le complotisme. Deux ans après, des influenceurs conservateurs déçus par Donald Trump, comme l’ancien présentateur de Fox News Tucker Carlson, accusent le FBI de « dissimuler la vérité ».

Deux mois plus tard, en septembre 2024, le Secret service avait interpellé un quinquagénaire armé d’un fusil d’assaut, qui attendait caché dans un buisson alors que Donald Trump jouait au golf dans son club de Palm Beach. Ryan Routh, qui affichait en ligne une hostilité explicite envers le président américain, a été condamné en février dernier à la perpétuité.

« Le culte de la haine venu de la gauche contre le président et tous ceux qui le soutiennent et travaillent pour lui a fait de nombreux blessés et morts, et a failli frapper à nouveau ce week-end », a dénoncé la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, lors d’un point presse après l’attaque du dîner des correspondants. Avec l’élection de Donald Trump, en 2016, et un pays politiquement fracturé, « les États-Unis sont entrés dans une ère de populisme violent », expliquait en janvier dernier au Point Robert Pape, un chercheur qui étudie la violence politique à l’université de Chicago. « Elle provient désormais à la fois de la gauche et de la droite, un phénomène rare et particulièrement dangereux. »

« Inside job » et antisémitisme

Mais pour beaucoup, la vérité est ailleurs. Dimanche matin, l’influenceur démocrate Christopher Webb, suivi par 155 000 personnes, partage sur X « des trucs intéressants » compilés dans une vidéo – depuis effacée – par Disciple_Derek, un TikToker obsédé par les prophéties apocalyptiques.

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La preuve que l’attaque est un coup monté ? Avant le dîner, Karoline Leavitt a déclaré qu’il y aurait des « shots fired ». Elle parlait clairement des punchlines habituelles du dîner des correspondants et pas de tirs d’arme à feu, mais qu’importe ! Sur Fox News, la liaison avec la journaliste Aishah Hasnie, qui racontait que le mari de Leavitt lui recommandait de « faire très attention », a semblé être coupée brutalement. « Ils l’ont empêchée de parler en direct », assure Derek. En réalité, « il n’y avait presque pas de réseau », a ensuite expliqué la journaliste, et il s’agissait d’un avertissement général sur le climat de violence politique.

Autre coïncidence « troublante », un compte X avec un avatar de Pepe The Frog, la grenouille détournée par l’alt-right, a publié un unique message il y a plus de deux ans, en décembre 2023 : « Cole Allen ». Soit le même nom que le tireur présumé, certes, mais il existe plusieurs centaines de « Cole Allen » aux États-Unis – ce nom de famille est le 33e le plus courant.

Un « false flag » et un « inside job » (des coups montés de l’intérieur) pour quoi faire ? Pour justifier, comme l’a fait le président américain à chaud, de la nécessité de construire une salle de bal sécurisée à la Maison-Blanche, mise en pause par la justice. Un refrain repris en simultané par tous les influenceurs pro-Trump, dans ce qui tient assurément davantage d’un opportunisme coordonné après les faits que d’une funeste machination.

Mais rien ne fait autant fantasmer les complotistes que l’idée qu’Israël tire en secret les ficelles du monde. « Pourquoi est-ce que “Cole Allen” a été cherché [sur Google] en Israël 12 heures avant la tentative d’assassinat ? », demande Sulaiman Ahmed, un antisioniste notoire, devant une capture d’écran Google Trends, un post vu près de 4 millions de fois sur X.

La méthode n’est pas nouvelle : la même avait été employée lors de l’assassinat de Charlie Kirk ou de l’attaque antisémite de Bondi Beach en Australie. En réalité, Google Trends est basé sur un infime échantillon et n’affiche pas un nombre de recherches mais une différence d’amplitude entre le plus haut (100) et le plus bas (0) sur une période donnée. Mais l’entreprise a expliqué par le passé que pour des raisons d’anonymisation, elle introduit du « bruit » statistique dans ses données, notamment en ajoutant ou en enlevant des personnes effectuant une recherche sur un territoire. Quand il s’agit d’un terme particulièrement rare, cela peut facilement faire basculer un 0 en 1. Mais cela ne signifie pas qu’un agent du Mossad a cherché « Cole Allen » 12 heures avant l’attaque.

Un phénomène ancien

Lundi, Cole Allen a été inculpé pour tentative d’assassinat sur le président américain. En ligne, ce Californien de 31 ans a publié de nombreux messages anti-Trump et un manifeste dans lequel il disait vouloir attaquer « un pédophile et un violeur » – sans doute une référence à l’affaire Epstein – ainsi que les membres de son cabinet, à l’exception du patron du FBI Kash Patel. Selon NBC News, sa sœur a indiqué aux autorités qu’il a participé à une manifestation « No Kings » et qu’il appartenait aux Wide Awakes (« les éveillés »), un groupe diffus aujourd’hui proche de l’extrême gauche qui prône une résistance pacifique.

Des éléments factuels qui ne devraient pas empêcher le doute de se propager, estime Tim Tangherlini. « Si un message propose une explication plausible à un phénomène difficile à comprendre [que Trump a échappé à trois tentatives d’assassinat, NDLR], et s’il confirme en plus les soupçons sur ceux qui sont “de votre côté”, alors il devient facile pour les rumeurs de circuler. Un ensemble de rumeurs interconnectées constitue une caractéristique typique des théories du complot. »

Si le phénomène s’est accéléré avec les réseaux sociaux, l’expert voit des parallèles entre la situation actuelle et le complotisme autour de l’assassinat de JFK ou de l’alunissage d’Apollo 11. Dans le cas du dîner des correspondants, « il existe un scepticisme quant au déroulement des événements et à la réaction des participants – et ce réservoir narratif est facile à activer, surtout dans un contexte où, depuis une décennie, la confiance dans les sources d’information s’est fortement dégradée ».

Sur la chaîne MS Now, l’ancien président de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Eugene Daniels, s’est alarmé face à l’ampleur de la désinformation. Selon Tim Tangherlini, « les responsables politiques des deux camps ont la responsabilité de désavouer activement ces théories ». Il conclut : « Ne pas le faire revient à normaliser une logique qui, à terme, mine la légitimité démocratique, quel que soit le camp qui en tire un bénéfice à court terme. »