Au Royaume-Uni, la tentation nationaliste gagne du terrain
Royaume-Uni : la tentation nationaliste progresse

Avec ses maisons ombragées d’arbres, Weoley Castle, quartier résidentiel de la banlieue sud-ouest de Birmingham, paraîtrait presque bucolique si n’y avaient pas poussé des barber shops et des chaînes de poulet frit. En ce dimanche matin pluvieux de février, un phénomène intrigue le visiteur du lieu, qui tient son nom d’un manoir fortifié, à l’origine un pavillon de chasse érigé par les Lords de Dudley. Sur des dizaines de mètres, des artères sont parées des couleurs de l’Union Jack, symbole du Royaume-Uni, et la croix de Saint-Georges, emblème de l’Angleterre. C’est dans ces rues qu’a débuté, en août dernier, l’opération « Raise the Colours » (« Hissez les couleurs »). Un mouvement qui se présente comme « venu de la base » et appelle à pavoiser le pays « en signe d’unité et de patriotisme ». Anodine affirmation de fierté nationale ou accès de xénophobie ? Parmi ses initiateurs figure Andy Saxon, un proche de Tommy Robinson, militant anti-immigration et cofondateur de l’English Defence League (EDL).

Les riverains croisés ce jour-là, les bras chargés de courses, l’assurent : aucun racisme dans cette débauche de patriotisme. Est-ce de l’indifférence, ou le refus de voir leur quartier pointé du doigt pour avoir vu naître ce mouvement qui s’est répandu ensuite à travers le pays ? Ils ne lâchent que de brèves réponses. Un électricien à l’accent local (brummie), résident du quartier, réfute tout racisme : « Je suis anglais. C’est notre drapeau, vous voyez ce que je veux dire ? C’est l’Angleterre, notre terre. Des gens viennent illégalement, en Angleterre comme en France, et ils ont une voiture, un logement », confie-t-il avant de s’engouffrer dans sa voiture. D’autres habitants du quartier, ou employés dans les commerces, refusent de répondre ou d’être cités. Une forme de gêne, de malaise, domine dans ces rues anonymes. Au centre d’un rond-point, encore un drapeau : blanc et illustré d’un coquelicot, symbole de la Première Guerre mondiale, il rappelle l’héroïsme des soldats britanniques entre 1914 et 1918.

Un pays fracturé

Sparkhill, quartier du centre-ville de Birmingham qui abrite une importante communauté pakistanaise, n’est séparé de Weoley Castle que par une dizaine de kilomètres, mais il semble appartenir à un autre monde. Des femmes en burqa déambulent dans des artères bordées de bâtisses en brique rouge. Des commerces vendent des abayas et autres « biens islamiques ». Shahid Butt, un homme condamné pour terrorisme, notamment pour un projet d’attentat à la bombe contre le consulat britannique d’Aden en 1999, s’y est présenté aux élections locales de mai en tant que candidat indépendant (avec 453 voix, il est arrivé en septième position).

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Un badaud, la trentaine, chéchia sur la tête, nous interpelle. Il se lance dans un prêche exalté, exprimant son rêve de tuer les « infidèles » en application des préceptes du Coran. Il va jusqu’à mimer un coup de couteau ou de sabre. Ambiance… Birmingham, un coupe-gorge ? Pas pour Amina, une jeune femme volubile croisée à la bibliothèque locale avec deux bambins aux bras chargés de livres. Cette ancienne sage-femme au sein du National Health Service (NHS), le service national de santé britannique, déplore les « fausses images » dont sont victimes selon elle les immigrés : « Il faut se rappeler dans quelles circonstances ils se sont installés dans ce pays. Ils contribuent au tissu social et à la vie des communautés locales. »

Changement d’ère

Toujours est-il qu’un vent mauvais souffle sur un royaume en plein malaise identitaire, récemment transformé par l’immigration. Selon les données du Centre for Policy Studies, un cercle de réflexion classé à droite, l’équivalent de 5 millions de personnes ont rejoint le pays depuis 2010. En 2023, malgré le Brexit, le solde migratoire du Royaume-Uni a connu un niveau record : 944 000 personnes entre mars 2022 et mars 2023.

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En 2024, des émeutes anti-immigrés éclatent après le meurtre, à Southport, dans le nord de l’Angleterre, de trois fillettes par un assaillant d’origine rwandaise. L’hébergement des migrants dans des hôtels déclenche des protestations à travers le pays, qui débutent en juillet. En septembre, Tommy Robinson réunit 110 000 manifestants à Londres, pour un rassemblement anti-immigration et en défense de la « liberté d’expression ». Ce 16 mai, une nouvelle manifestation réunissait des dizaines de milliers de personnes dans la capitale.

Pour l’essayiste britannique David Goodhart, qui a théorisé la fracture des démocraties entre les somewhere (les citoyens « de quelque part », enracinés, attachés à un mode de vie traditionnel) et les anywhere (les citoyens « de partout », diplômés, mobiles, à l’aise dans la mondialisation), le pays, comme d’autres, connaît un changement d’époque : « Nous avons vécu une ère d’ouverture métropolitaine, avec des frontières relativement ouvertes, une immigration importante, peu d’inquiétudes par rapport à la désindustrialisation, où l’idéal était d’occuper un poste dans la finance. Le vote du Brexit, en 2016, a marqué la fin de cette période. Nous sommes aujourd’hui entrés dans l’ère de l’insécurité provinciale, que tous les partis politiques reconnaissent chacun à leur manière. »

L’essayiste en précise les caractéristiques : « Un consensus s’opère autour de la restriction de l’immigration, l’idée que les diplômes universitaires ont parfois été valorisés à l’excès alors qu’ils ne répondaient pas à une demande de l’économie, et un plus grand scepticisme vis-à-vis du libre-échange. » À ses yeux, cette nouvelle époque est une réaction « aux échecs et aux insuffisances » du New Labour, les gouvernements travaillistes dirigés par Tony Blair puis Gordon Brown de 1997 à 2010, comme la hausse de l’immigration ou l’abandon de certaines prérogatives au profit des institutions européennes.

Fragmentation politique

La percée du parti nationaliste Reform UK aux dernières élections locales en Angleterre et celle des indépendantistes au sein des parlements gallois et écossais, le 1er mai, illustre cette angoisse identitaire. La formation menée par l’ancien chef de file du Brexit Nigel Farage arrive en tête en Angleterre, avec 444 sièges remportés sur 1 066 sièges de conseillers locaux, termine au coude à coude avec le Labour en Écosse (17 députés chacun au Parlement) et talonne au Pays de Galles le parti nationaliste de gauche Plaid Cymru (34 sièges contre 43). À Birmingham, berceau de la révolution industrielle et deuxième ville du pays avec 1,1 million d’habitants, il a gagné le plus grand nombre de sièges au conseil municipal (23 sur 101), sans qu’une majorité se dégage. Il l’a notamment remporté dans le quartier de Weoley Castle.

Les partis traditionnels, les travaillistes et les conservateurs, qui dominaient jusqu’ici la vie politique, sont laminés. Le Labour, au pouvoir depuis deux ans, paie à la fois son impréparation et les incessants revirements de Keir Starmer, Premier ministre sur la sellette et au crédit politique déjà proche de zéro. Son Labour est concurrencé par les Verts (287 nouveaux sièges) et leur leader, Zack Polanski, sémillant tenant de « l’écolopopulisme ». Les Tories, eux, sont menacés d’être supplantés par Reform UK, en particulier dans les bastions qui ont voté en 2016 pour le Brexit. Tim Bale, professeur de sciences politiques à l’université Queen Mary (Londres), constate : « D’un côté, le système des partis se fragmente. De l’autre, nous assistons à la formation de deux blocs : les conservateurs et Reform UK d’une part, le Labour, les libéraux-démocrates, les écologistes et les nationalistes écossais d’autre part. Les électeurs tendent à rester fidèles à leur camp, mais ils peuvent flotter d’une formation à l’autre à l’intérieur de ces blocs. »

Le retour de « Mister Brexit »

Nigel Farage, l’éternel trublion de la vie politique britannique et l’un des avocats les plus éloquents du Brexit avec son ancien parti UKIP (UK Independence Party), est donc le grand gagnant de la période. En février, galvanisé par les augures des sondages et les déboires des travaillistes, il confiait au Point : « Notre classe politique a trahi encore et encore ses promesses, les citoyens se sentent trahis par tout le système. Ils savent que je suis un homme politique de conviction, les pieds sur terre, et que le pays est brisé. Ils veulent un vrai changement. »

Pour certains, malgré ses arguments fallacieux déployés pendant la campagne du Brexit (notamment sur les 350 millions de livres sterling versés chaque semaine à l’Union européenne qu’il avait promis de reverser au National Health Service, promesse qu’il a depuis admis comme étant « une erreur »), c’est lui le vrai successeur de l’ancienne Première ministre conservatrice Margaret Thatcher : baisse des impôts, sécurité, lutte contre la bureaucratie… Preuve en est, selon lui, le nombre de figures des Tories qui ont rejoint récemment Reform UK, comme l’ancienne ministre de l’Intérieur Suella Braverman (2022-2023) et l’ex-numéro deux du parti, Robert Jenrick.

Theresa Laurence-Williams, une sympathisante apprêtée de 69 ans, croisée lors d’une conférence donnée par Nigel Farage à Birmingham le 9 février, soupire : « À Solihull [ville située au sud-est de Birmingham, NDLR], où j’habite, il y a un hôtel pour les migrants. Les combattants de l’islam envahissent notre pays. Le multiculturalisme ne fonctionne pas. Si vous voulez venir, vous devez travailler et respecter nos règles, pas essayer d’imposer les vôtres. » Sa formation prospère sur l’impression de vivre d’un pays où rien ne marche, au-delà du seul problème migratoire : services publics défaillants, endettement faramineux, pubs menacés de fermeture par les taxes.

Le référendum sur le Brexit, censé revigorer la démocratie en redonnant la parole au peuple sur la question fondamentale de l’appartenance à l’UE, n’a pas stabilisé la vie politique britannique. Au contraire, il semble l’avoir profondément déréglée. Depuis le départ de David Cameron, aucun Premier ministre n’est resté à ce jour plus de quatre ans au pouvoir.

Autre symptôme de ce marasme : la haine antisémite gangrène le pays. Plusieurs attaques terroristes ont eu lieu ces derniers mois. Le 1er mai, un homme a attaqué au couteau deux hommes juifs dans le quartier de Golders Green, au nord de Londres. Dans la foulée, Keir Starmer a évoqué la possibilité d’interdire certaines manifestations propalestiniennes, notamment lorsqu’y sont scandés des slogans appelant à « mondialis[er] l’intifada ».

Incertitudes

Déboussolé, fracturé, le pays cherche sa voie. Reform UK et les conservateurs osent même remettre en question le modèle multiculturel dont s’enorgueillissaient les Britanniques, fiers de leur ouverture sur le monde et de leur tradition d’accueil. Mais les incertitudes, notamment politiques, sont nombreuses. Nigel Farage n’est pas encore sur le perron du 10, Downing Street, loin de là. Les prochaines élections législatives ne sont pas prévues avant 2029. Denis MacShane, ancien ministre des Affaires européennes sous Tony Blair (2002-2005), tempère : « La victoire de Reform UK est absolument impossible avant cette date. À la Chambre des communes, où tout se joue, le Labour dispose de 404 députés pour le moment. Et notre système électoral, first past the post [scrutin uninominal majoritaire à un tour, NDLR], est moins favorable à Farage que le système continental à la proportionnelle. » Tim Bale abonde : « La victoire de Nigel Farage n’est pas inévitable. Il a des points faibles, comme ses liens avec Donald Trump ou ses positions sur l’Ukraine. Et le succès de son parti repose beaucoup sur son charisme personnel. »

David Goodhart, lui, s’inquiète : « Vous pouvez à la fois gagner le débat et perdre les élections. L’état de notre vie politique et notre situation économique ne sont pas brillants. S’il y a une dispersion du vote à droite et que nous élisons une coalition des travaillistes et des écologistes en 2029, les choses pourraient vraiment tourner mal. »

Guerre des drapeaux

Retour à Birmingham, dans la banlieue de Moseley. Des vivats s’élèvent au bout d’une triste artère semée de maisons en brique rouge. Une centaine de personnes descendent, à l’aide de perches, des drapeaux hissés à des lampadaires : l’Union Jack et la croix de Saint-Georges. « Ces drapeaux sont un marqueur territorial, un symbole nationaliste et d’extrême droite », explique Paul, un professeur d’anglais qui regarde la scène, les mains enfoncées dans les poches de sa parka.

Un drapeau palestinien fraîchement peint sur un mur du quartier de Moseley (« On ne peut pas séparer la paix de la liberté »). Militants et élus locaux hostiles au pavoisement se sont regroupés sur une petite place colorée d’une guirlande de fanions représentant des drapeaux du monde entier. Cheveux blond paille, keffieh autour du cou, Carol Williams, 66 ans, s’insurge : « Le mouvement Raise the Colours est en partie financé par l’extrême droite. Les drapeaux ne nous posent pas de problème en tant que tels, mais l’intention est de semer la division et la haine des migrants. » Candidate affiliée à Your Party, la nouvelle formation de Jeremy Corbyn, lors d’une élection partielle locale en octobre dernier, elle est arrivée en troisième position, derrière le Labour et les libéraux-démocrates. Un autre drapeau est peint sur un mur voisin : celui de la Palestine, accompagné d’un poing serré et de l’inscription « You can’t separate peace from freedom ».

Laure Ferrari, muse française de Mister Brexit

Le 2 décembre 2023, les téléspectateurs britanniques l’ont découverte pour la première fois sur la chaîne GBNews. Tailleur beige et col jabot, brushing et accent anglais impeccable, Laure Ferrari sait choisir son timing pour sortir du bois. Une petite semaine plus tard, son conjoint Nigel Farage sort, lui, de la jungle australienne, troisième vote du public dans l’émission « Je suis une célébrité, sortez-moi de là ! ». Fine communicante, c’est elle qui l’avait poussé à participer, pour lui attirer un électorat plus jeune.

La proximité de Nigel Farage et de cette Française de 46 ans qui ne veut plus être une « petite amie secrète » n’était pas un mystère. Depuis leur rencontre en 2007 – elle était alors serveuse au Cornichon masqué à Strasbourg – Laure Ferrari a façonné nombre des tournants de sa carrière. Assistante parlementaire de Farage, candidate malheureuse de Dupont-Aignan aux européennes de 2014, directrice d’un think tank eurosceptique : la Vosgienne fait ses classes dans les couloirs de Bruxelles avant de revenir en 2017 à un rôle autrement plus stratégique – celui de la femme qui murmure à l’oreille de « Monsieur Brexit ».

Elle l’assure : l’ombre lui convient. C’est pourtant à son nom qu’a été achetée, pour 885 000 livres (plus de 1 million d’euros), sur des fonds opaques, l’embarrassante maison de Clacton-on-Sea. Interrogée par Le Monde, elle avait esquivé : « Il y a plusieurs façons de financer l’achat d’une maison. » La discrète a visiblement ses secrets.