Le flou stratégique américano-israélien menace d'enlisement régional
La persistance d'un flou sur les buts de guerre des États-Unis, distincts de ceux d'Israël, laisse redouter un enlisement profond du conflit. Au-delà des milliers de victimes déjà dénombrées en Iran et au Liban, cette situation ouvre des brèches inquiétantes dans les économies de nombreux pays. L'embrasement du Moyen-Orient projette ainsi ses ombres portées sur des régions voisines, exposant des vulnérabilités structurelles.
Le Maghreb, une exposition inégale face aux chocs énergétiques
Face à cette crise, les capitales du Maghreb ne sont pas impactées de manière uniforme. Les deux puissances régionales en hydrocarbures, la Libye et l'Algérie, apparaissent logiquement moins exposées que le Maroc et la Tunisie. Ces derniers importent respectivement 98% et 50% de leurs besoins énergétiques, les plaçant en première ligne face à toute tension sur les marchés. Cependant, d'autres problématiques cruciales font irruption, notamment celle de la sécurité alimentaire et des approvisionnements en engrais pour l'agriculture.
Algérie et Libye : des mastodontes aux capacités contrastées
Pétrole et gaz, l'Algérie et la Libye sous les projecteurs
En cas de crise géopolitique majeure affectant l'approvisionnement en gaz et pétrole, les regards se tournent immédiatement vers la Sonatrach à Alger et la National Oil Company (NoC) à Tripoli. Ces sociétés nationales gèrent les hydrocarbures de ces deux géants africains, aux côtés du Nigeria. Ce réflexe s'était déjà manifesté en 2022, dès le début de l'assaut russe en Ukraine.
L'Algérie, pays essentiellement gazier, détient 1,2% des réserves mondiales de gaz, comme l'explique Anas Abdun, consultant en stratégie énergétique. « Le pays tourne au gaz à 90% », précise-t-il, soulignant qu'il s'agit d'« une vraie ressource, mais qui est utilisée en grande partie pour sa consommation interne, avec 45 millions d'habitants ». Concernant le pétrole, « ses capacités de production sont en dessous de 900 000 barils par jour, avec peu de possibilités de les augmenter significativement ». Un autre point stratégique : le pays privilégie les contrats à long terme avec l'Italie et l'Espagne, ses deux voisins méditerranéens. Le gaz de schiste, quant à lui, reste une option compliquée en raison de sa forte consommation en eau, dans un pays frappé par un stress hydrique persistant depuis six années.
Pour sa part, la Libye détient 2,8% des réserves mondiales de pétrole et produit actuellement 1,2 million de barils par jour. Cependant, le pays souffre de fractures politiques profondes qui affectent directement cette unique richesse nationale. Les réserves de pétrole sont principalement situées à l'Est, tandis que les terminaux d'exportation se trouvent à l'Ouest. Cette division géographique reflète la partition politique : le clan du maréchal Haftar domine l'Est, tandis que celui d'Abdelhamid Dbeibah gouverne depuis Tripoli, à l'Ouest. C'est dans cette « capitale » de l'Ouest que se situent le siège de la NoC et celui de la Banque centrale. En cas d'accord durable entre les belligérants, la production pourrait potentiellement s'élever à 1,6 million de barils par jour. Malgré cette richesse pétrolière, la Libye reste vulnérable en cas de conflit prolongé au Moyen-Orient, car elle importe la quasi-totalité de ses autres besoins, notamment alimentaires et médicaux.
Maroc : une croissance menacée et la vulnérabilité du phosphate
Pour Anas Abdum, « l'objectif de croissance du Maroc à l'horizon 2026 a été bâti sur deux présupposés fondamentaux : une excellente pluviométrie galvanisant l'agriculture et un baril de pétrole à un prix très bas ». Le prix de référence de 65 dollars le baril était ainsi inscrit dans la loi de finances. Or, Rabat importe 98% de ses besoins énergétiques. « Les stocks stratégiques ne couvrent que quinze à vingt jours de consommation », affirme le consultant.
Avant le déclenchement de la guerre russe en Ukraine, le 24 février 2022, « le Maroc dépendait principalement de l'Arabie saoudite pour son approvisionnement. L'envolée des prix a ensuite poussé le Royaume à se tourner vers le pétrole russe, bon marché et disponible ». Rabat a en effet noué un partenariat stratégique approfondi avec la Fédération de Russie depuis 2016. Selon Anas Abdum, « le pétrole russe représente désormais environ 60% de ses importations ». Si le prix reste attractif, les risques sont patents, non pas à cause des sanctions occidentales, mais en raison des dangers liés à la « flotte fantôme » utilisée pour ces livraisons.
Récemment, le méthanier Arctic Metagaz a subi une attaque de drones au large de la Libye et erre depuis en Méditerranée, tel un « bateau ivre ». La guerre en Ukraine s'invite ainsi sur les rives de l'Afrique du Nord. Le risque environnemental est réel, certains navires de cette flotte opaques étant en très mauvais état et dotés d'équipages peu expérimentés. On évoque également l'apparition d'une « flotte zombie » depuis la quasi-fermeture du détroit d'Ormuz. Des rafiots avariés, qui végétaient auparavant en Inde ou aux Philippines, reprennent du service dans des conditions effarantes.
Un autre sujet d'inquiétude majeur au Maroc concerne le soufre. Cet intrant est vital pour la transformation du phosphate et est importé des pays du Golfe à hauteur de 45%. Le Royaume est pourtant l'un des champions mondiaux de la production de phosphate, détenant plus de la moitié des réserves mondiales. « L'Office Chérifien des Phosphates ne communique pas sur l'état des stocks, et ce n'est pas une compétence directe de l'État de constituer des stocks stratégiques pour cette matière », précise Anas Abdum. Cette opacité ne permet pas d'avoir une lisibilité claire sur la production future d'engrais, pourtant vitaux pour l'agriculture nationale et mondiale.
Une semaine décisive après les célébrations
Le Maghreb célèbre ce week-end l'Aïd-el-Fitr, marquant la fin du Ramadan. Dès la semaine prochaine, cependant, le charivari sur les marchés des matières premières premières occupera pleinement les gouvernements, les entrepreneurs et les consommateurs de la région. Les décisions prises dans les prochains jours seront cruciales pour atténuer l'impact des turbulences géopolitiques du Moyen-Orient sur des économies aux vulnérabilités désormais clairement exposées.



