Bienvenue dans l'"Etat profond" marocain. Un pouvoir de l'ombre entièrement concentré dans quelques rues de Rabat, au sein de ce que les observateurs appellent le makhzen. Une cour du roi façon Versailles formée de conseillers influents, de dirigeants de services secrets, de membres de la famille régnante, d'amis saltimbanques, très rarement de ministres ou d'industriels. Omar Brouksy, probablement le journaliste le mieux informé du Royaume, publie ce 29 avril Fin de règne (Nouveau Monde), un récit inouï sur les coulisses du pouvoir à Rabat. Où les rivalités s'accentuent à la faveur d'une double configuration unique : le roi Mohammed VI est de plus en plus souffrant, atteint de la maladie d'Hashimoto et d'une broncho-pneumopathie chronique obstructive, un mal qui affecte sa respiration et complique chaque effort physique ; depuis plusieurs années, il passe une longue partie de son temps à l'étranger. Dans cette atmosphère crépusculaire – qui n'empêche pas, paradoxalement, les succès diplomatiques -, les intrigants s'épanouissent, les appétits se découvrent.
Pour qui veut comprendre qui gouverne le Maroc, l'enquête en milieu royal d'Omar Brouksy se révèle la parfaite continuation de Mohammed VI, le mystère (Flammarion) l'excellent portrait du monarque, signé Thierry Oberlé, ex-grand reporter au Figaro, dont L'Express s'était fait l'écho en janvier. Cette fois, le souverain apparaît davantage au second plan, relégué par ses empêchements, même s'il demeure le décideur ultime, capable de recadrages brutaux, comme lorsqu'il admoneste Abdellatif Hammouchi, le patron des services secrets intérieurs. Le maître-espion a instigué une campagne de presse hostile aux frères Azaitar, ces boxeurs originaires d'Allemagne devenus les meilleurs amis de Mohammed VI, il tente de se dérober en plaidant l'indépendance des médias. "Je ne savais pas qu'on avait une presse indépendante", tranche ironiquement le roi. Des médias amis seront à nouveau mis à contribution lorsqu'il s'agira de faire passer des messages venimeux à Emmanuel Macron, au creux d'une relation tempétueuse, après la probable mise sur écoute du président français via le logiciel Pegasus ; un épisode finalement dépassé à l'issue d'une visite d'Etat grandiose dont Omar Brouksy relate le détail.
Les cercles d'influence
Derrière ce roi chancelant, trois cercles d'influence s'affrontent. Les amis proches, au premier rang desquels l'inénarrable fratrie Azaitar, ont gagné en importance, jusqu'à se comporter en marquis du régime. En témoigne la croquinolesque affaire du "caniche" : en mars 2020, le chien d'Aboubakr Azaitar s'égare dans la ville portuaire de Salé ; une enfilade de policiers et d'agents de renseignement sont mis sur le coup, jusqu'à Hammouchi. L'animal avait été recueilli par un chômeur, immédiatement incarcéré. Les principaux conseillers du roi, Fouad Al-Himma, son ancien condisciple surnommé le "vice-roi", son secrétaire particulier Mounir Majidi, et Yassine Mansouri, le patron du renseignement extérieur, se toisent et ourdissent des machinations par presse interposée. Quant à la famille royale, elle vit dans l'attente de l'avènement du successeur, le prince Hassan. Omar Brouksy esquisse ce que pourraient être l'entourage, les purges et le règne d'Hassan III ; il marquera probablement le retour en grâce de sa mère, la princesse Salma Bennani, personnage romanesque, marginalisée depuis son divorce et auparavant bafouée à la cour où ses manières étaient ridiculisées par une imitatrice, dans un petit spectacle quotidien suscitant l'hilarité des proches de Mohammed VI. La comédie du pouvoir est cruelle, au Maroc plus encore qu'ailleurs peut-être.
Coups fourrés entre espions
Les absences du roi suscitent des rivalités dans son entourage, afin de prendre le contrôle effectif du pouvoir. Particulièrement au sein des services secrets. Retour sur une guerre de quinze ans. Fin 2005, une importante rencontre des chefs des services secrets des pays arabes se tient à Riyad, en Arabie saoudite. Chaque intervenant doit présenter un exposé sur sa vision du phénomène islamiste et son rapport au terrorisme, et proposer des pistes pour y faire face. Ahmed Harrari (le directeur du renseignement intérieur) ne maîtrisant pas le sujet, c'est son collaborateur, Abdellatif Hammouchi, qui se charge de rédiger à sa place l'exposé qui sera qualifié plus tard, par les agents de la DST, de "peau de banane" sur laquelle va glisser le pauvre Harrari. Le texte qui a été lu par celui-ci devant les dignitaires arabes est tout simplement un pamphlet contre le wahhabisme, décrit comme le pilier idéologique du terrorisme mondial. Les dirigeants saoudiens, qui forment la famille des Al Saoud et font du wahhabisme une doctrine et un socle religieux légitimants, sont outrés et ils en font part aussitôt à leur "frère", le roi Mohammed VI : Harrari est limogé le soir même et remplacé, le 15 décembre 2005, par… Abdellatif Hammouchi. A 39 ans, ce dernier devient donc l'homme le plus informé du royaume, ce qui lui confère un véritable pouvoir d'influence auprès du roi et de son entourage, incarné par Fouad Ali El Himma qui lui apporte un soutien permanent.
L'avènement du Printemps arabe en 2011 sera une période difficile pour les deux hommes. Tout en épargnant le "bon calife" en n'appelant pas à la chute du régime monarchique, les jeunes manifestants s'acharnent, d'une part, sur l'ami Fouad, présenté comme le "mauvais vizir", d'autre part, sur celui qui gère la fortune royale, le secrétaire particulier du monarque, Mohamed Mounir Majidi. "Non au mariage incestueux entre l'argent et le pouvoir", scandaient les jeunes du "Mouvement du 20 février", né dans le sillage du Printemps arabe.
Comme si les protestations des jeunes manifestants contre Hammouchi et "Si Fouad" ne suffisaient pas, un troisième homme, Mohamed Yassine Mansouri, membre influent de l'entourage royal et, lui aussi, ancien condisciple de Mohammed VI, surgit et participe, à son niveau, à la "vendetta" populaire contre "l'ami" du roi et le premier flic du royaume. Mansouri est en effet le patron de la DGED, l'équivalent de la DGSE en France. Il charge l'un de ses hommes les plus proches, Mohamed Khabachi, de mener une campagne médiatique visant à ternir davantage l'image du duo formé par "Si Fouad" et Hammouchi. C'est dans un café discret d'Agdal, un quartier huppé de Rabat, que les séances de débriefing sont tenues entre Khabachi et Rachid Niny, le directeur d'Al Massae, le journal arabophone le plus vendu à l'époque. Résultat : des chroniques quasi quotidiennes portant le titre de "Hammouchiate" (en référence à Hammouchi), rédigées et signées par Niny, mettent en cause Fouad Ali El Himma et le patron de la DST en insinuant que celui-ci était au courant de l'imminence des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, et qu'il aurait laissé faire.
Le roi et son ami voient rouge. Que de telles attaques soient à l'instigation de personnages faisant partie du sérail est impardonnable et ne restera pas sans conséquences… judiciaires. Le 27 avril 2011, Rachid Niny, qui est pourtant loin d'être un journaliste indépendant, est arrêté par la police et présenté devant le procureur qui décide de l'incarcérer et de le poursuivre pour "atteinte à la sécurité du pays et des citoyens". Il sera condamné quelques jours plus tard à un an de prison ferme, une peine qu'il purgera intégralement.
Un agent secret en cavale
Un haut-gradé du renseignement extérieur marocain a fait secrètement défection en France. Le signe d'une crise profonde qui touche également le contre-espionnage. Fin 2024, le numéro 2 de la DGED, Mehdi Hijaouy, quitte discrètement le royaume. Destination ? D'abord la France, puis l'Espagne et se sentant en danger, il se volatilise ailleurs en Europe. L'homme détiendrait des informations ultrasensibles sur des personnalités influentes de l'entourage proche du roi, assurent des sources internes. Un mandat d'arrêt international est aussitôt lancé contre l'ancien barbouze pour "escroquerie" et facilitation "d'émigration illégale", afin qu'il soit localisé et éventuellement extradé vers le Maroc. A son tour, Hijaouy saisit deux avocats français et non des moindres, William Bourdon et Vincent Brengarth, des "ennemis du Maroc", selon la presse proche du pouvoir. Leur mission ? Annuler le mandat d'arrêt pour que leur client puisse circuler plus librement en Europe, notamment en France. S'il se cache aujourd'hui quelque part en Europe, sa famille et ses proches, quant à eux, subissent de plein fouet les représailles de l'entourage royal qui utilise la justice marocaine, discréditée, pour se venger de l'ancien "agent".
Qui est Mehdi Hijaouy ? Contrairement à ce qui s'écrit dans la presse proche de la police politique, il n'est pas une petite frappe "qui n'aurait jamais accédé à la moindre fonction stratégique. Un pion parmi d'autres, un élément périphérique". Un témoignage saisissant confirme exactement le contraire. Il est apporté par Claude Moniquet, directeur d'un think tank à Bruxelles qui lui sert de "couverture" pour ses relations de grande connivence avec les services secrets africains, notamment marocains : "Je puis apporter un témoignage personnel soulignant à quel point les affirmations colportées (manifestement sur ordre) par les médias marocains sont dénuées de fondement", écrit Moniquet sur le réseau social X. "Entre 2005 et 2014, dans le cadre de plusieurs opérations visant à exposer la nature terroriste et criminelle du Front Polisario, j'ai été amené à fréquenter régulièrement Mehdi Hijaouy, fils d'un général aujourd'hui décédé qui fut un proche du Roi Hassan II. Il était alors chef de cabinet de Yassine Mansouri, le patron de la DGED. A deux reprises, Hijaouy a organisé des réunions triangulaires (Mansouri, Hijaouy et moi), dans le propre bureau de Monsieur Mansouri. A la même époque, après les attentats de Londres (juillet 2005), Hijaouy a organisé à mon attention une réunion consacrée aux groupes djihadistes (entre autres Al Qaïda au Maghreb). Cette rencontre se déroulait au quartier général de la DGED, et y participaient les responsables de différentes directions du service. Et c'est Mehdi Hijaouy qui dirigeait les débats…"
Le cas Hijaouy ne concerne pas seulement la DGED. En 2023, des informations faisant état de la "désertion", après un séjour à l'étranger, de 160 agents de la DST à cause "de mauvaises conditions de travail" avaient circulé, obligeant l'agence dirigée par Hammouchi à les démentir mais tout en reconnaissant, dans un communiqué, le chiffre de 38 : "Contrairement aux chiffres erronés, le nombre de cas assujettis à la procédure d'abandon de poste et de licenciement pour cause de dépassement de congé annuel en dehors du territoire national et d'abandon injustifié de poste, a atteint durant 2022 et au cours de la première moitié de cette année 38 fonctionnaires." "Pour moi, il ne s'agit pas d'une guerre entre agences de renseignement, mais plutôt d'un dysfonctionnement profond, presque une maladie, qui touche tous les services de sécurité", souligne le prince Hicham dans un entretien au site d'information espagnol El Confidencial : "Après le Printemps arabe et le resserrement de l'emprise du régime, ces agences ont outrepassé leurs pouvoirs et adopté des pratiques extrêmement répréhensibles : ingérence dans la vie privée, fabrication de scandales sexuels, chantage, diffamation et condamnation à mort symbolique. Ces pratiques sont extrêmement dangereuses et sont également condamnées par l'islam."
L'espion du roi
Le patron du renseignement extérieur, Yassine Mansouri, doit son poste à son amitié avec Mohammed VI. Sous sa direction, l'espionnage marocain est soupçonné d'avoir infiltré le Parlement européen. Né en 1962 à Bejâad, une ville pauvre au centre du Maroc, dans une région arabophone, le jeune Mansouri a grandi dans un environnement très marqué par la religion : son père était un théologien respecté. A l'instar de Fouad Ali El Himma, il est choisi à l'âge de 14 ans pour faire partie des "condisciples" du prince héritier au Collège royal. Sa vie basculera du jour au lendemain. Après l'accession au trône de son condisciple, Mansouri est bombardé directeur de la MAP, l'agence officielle de presse. Une nomination à un tel poste n'est pas anodine. Derrière son rôle "d'agence de presse" se cache une autre "mission" : la MAP s'est érigée au fil du temps en officine pour la collecte non pas des "infos", mais du "renseignement", aussi bien "extérieur" (via les ambassades, les consulats et ces "amicales" implantées dans les pays où la diaspora marocaine est la plus importante, la France, la Belgique, l'Allemagne ou les Pays-Bas) qu'"intérieur" (collectivités locales, administrations régionales, universités, provinces du "Sahara marocain" – la zone du Sahara occidental, etc.).
Le 22 décembre 2011, le gouvernement mauritanien a ainsi expulsé le directeur du bureau de la MAP à Nouakchott, Hafid Bekkali. Selon des informations recueillies par l'AFP auprès de sources sécuritaires locales, "le journaliste marocain se comportait d'une manière non conforme à sa profession". Autre cas : en 2008, un tribunal de Madrid a reconnu, à la suite d'un procès ayant opposé la MAP au journaliste indépendant Ali Lmrabet, qui travaillait à l'époque pour le quotidien espagnol El Mundo, que les liens entre l'agence de presse marocaine et la DGED étaient "suffisamment prouvés". Il a fallu attendre 2005, six ans après l'arrivée au pouvoir de Mohammed VI, pour que Mansouri soit nommé à la tête de la DGED, où il restera sans doute, au moins, jusqu'à la mort de son "condisciple".
En décembre 2022, la réputation de la DGED est mise à mal après la découverte par les services de renseignement belges, alertés par leurs homologues européens, d'un scandale impliquant un eurodéputé italien, Pier Antonio Panzeri. Il est en effet soupçonné d'avoir perçu d'importantes sommes d'argent par des agents marocains, parmi lesquels l'ancien ambassadeur à Bruxelles, Abderrahim Atmoun. Au domicile bruxellois de Panzeri, la police belge a retrouvé 600 000 euros en liquide et 17 000 euros chez lui en Italie. "Monsieur Atmoun ramenait de temps à autre de l'argent, mais pas de manière régulière", indiquera sur son procès-verbal un ancien collaborateur de Panzeri, Francesco Giorgi, en décembre 2022. "Monsieur Atmoun venait à Bruxelles ou on se déplaçait chez lui, dans son appartement, à Paris. Quand on allait chercher de l'argent, on disait qu'on allait chercher des cravates ou des costumes."



