Arméniens réservés sur le dégel avec la Turquie aux commémorations de 1915
Arméniens réservés sur le dégel avec la Turquie

À l’occasion des commémorations des massacres de 1915, une partie de la population arménienne exprime ses réserves face à la normalisation diplomatique en cours avec Ankara. « Il n’y a pas lieu de précipiter les choses » : à Erevan, à l’heure de commémorer les 111 ans des massacres d’Arméniens perpétrés par l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale, certains habitants jugent le dégel avec la Turquie encore prématuré. L’Arménie et la Turquie, longtemps ennemis jurés, ont effectué un processus de normalisation ces dernières années et entrepris des démarches pour ouvrir leur frontière terrestre, fermée depuis 1993.

Un processus diplomatique complexe

Ankara et Erevan ont nommé en 2021 des envoyés spéciaux, après des décennies d’hostilité en raison des massacres commis par l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. Des tensions attisées par le soutien turc à l’Azerbaïdjan dans le conflit territorial qui l’opposait à Erevan depuis la chute de l’Union soviétique pour le contrôle du Karabakh, territoire azéri où vivait une population majoritairement arménienne jusqu’à la guerre de 2023. Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian avait déclaré l’an passé à des médias turcs que la reconnaissance du génocide n’était plus une priorité pour l’Arménie.

« Je pense que chaque pays devrait reconnaître cela parce que c’est très important », souligne au contraire Vrej Kiledjian, technicien informatique de 21 ans, défilant jeudi torche en main avec des centaines de jeunes Arméniens à Erevan pour commémorer les massacres. Selon lui, l’ouverture de la frontière « n’est pas une solution avantageuse pour l’Arménie ». Les relations turco-arméniennes se sont réchauffées depuis la signature l’an dernier d’un accord de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sous l’égide des États-Unis, malgré la persistance de nombreux désaccords, dont le cas des séparatistes arméniens emprisonnés en Azerbaïdjan.

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Divergences sur la mémoire historique

Pour Araksya Zakarian, dentiste de 40 ans, « la douleur est toujours présente ». « Bien sûr que nous nous souvenons et que nous nous en souviendrons. J’espère qu’un jour les gens regretteront leurs actes ou ceux de leurs ancêtres », confie cette femme accompagnée de ses deux filles. Les Arméniens cherchent à faire reconnaître par la communauté internationale l’existence d’un génocide, reconnu par de nombreux historiens et les gouvernements ou parlements dans une trentaine de pays dont les États-Unis, la France ou l’Allemagne.

Selon Erevan, jusqu’à 1,5 million de personnes sont mortes entre 1915 et 1916, quand les autorités ottomanes ont réprimé la minorité chrétienne arménienne, qu’elles considéraient comme des traîtres pro-russes. La Turquie, issue du démantèlement de l’Empire en 1920, reconnaît des massacres mais récuse le terme de génocide, évoquant une guerre civile en Anatolie, doublée d’une famine, dans laquelle 300 000 à 500 000 Arméniens et autant de Turcs ont trouvé la mort.

Entre commémoration et aspirations politiques

Des Arméniens se sont aussi réunis jeudi sur la colline surplombant la capitale, où des écoliers ont déposé des fleurs sur le mémorial. « Aujourd’hui, trois millions d’Arméniens vivent en Arménie et dix millions à l’étranger. Ils sont unis par une même douleur, celle du génocide », a déclaré Artur Avanesyan, ancien combattant et figure de l’opposition à Nikol Pachinian. « Ce n’est pas oublié et ça ne le sera jamais. Aujourd’hui, nous voulons la paix, une paix stable, juste et durable », a ajouté M. Avanesyan. Il a également appelé au retour des séparatistes arméniens emprisonnés en Azerbaïdjan. Selon lui, « il est impossible d’instaurer une paix juste sans le retour de ces patriotes ».

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