Un consensus de rejet en Algérie
Il est difficile de trouver dans les médias, les réseaux sociaux ou même lors des discussions entre amis, des avis nuancés sur la désormais « affaire Sansal ». Ses dernières déclarations à Bruxelles sur son probable départ de France ont, sans surprise, déclenché une cascade de commentaires trahissant l’image que l’écrivain franco-algérien a en Algérie. Le consensus est fait autour de la rhétorique de la « trahison », empêchant tout débat serein. Ce consensus est porté autant par les médias officiels que les opinions sur les réseaux sociaux, comme l’atteste le commentaire diffusé hier soir sur la très officielle télévision algérienne dont seul le titre résume la charge hostile : « France : La récompense de la trahison – Boualem Sansal vers l’abîme… après sa date d’expiration ».
Les médias emboîtent le pas
D’autres médias suivent le même sillage, toutes tendances (apparentes) confondues. Ainsi Interlignes, pourtant souvent plus équilibré face à la question Sansal, explique que ses récentes déclarations à Bruxelles « résonnent comme le constat d’échec d’une relation devenue toxique, où admiration, récupération politique et rejet se sont succédé. Et qui révèle encore une autre vérité. Sansal n’a jamais été pleinement accepté mais seulement utilisé avant d’être relégué ». Le reproche est de mise. Un journal comme El Watan, jadis référence de la neutralité, cingle pour sa part : « après avoir trahi ceux qui le soutenaient en rejoignant Bolloré pour 1 million d’euros, il s’étonne maintenant que ses ex-amis prennent leurs distances avec lui et critiquent ses prises de position ». Le quotidien confond ainsi la « poignée d’oligarques de la pensée » que dénonce Sansal avec « ceux-là mêmes avec qui il frayait il n’y a pas si longtemps ».
Une analyse plus nuancée
Le site indépendant Twala tente d’y voir plus loin que la dénonciation d’une « presse s’en donne à cœur joie » : « Sansal dit vouloir partir. Où ? C’est peut-être la vraie question. Car la géographie morale qu’il a longtemps habitée semble se dérober. L’Algérie qu’il a fustigée reste là, avec ses blessures et ses impasses. La France qu’il croyait peut-être plus hospitalière révèle ses calculs et ses indifférences ». Sur les réseaux sociaux, la majorité des commentaires et autres condamnations pour « trahison » seraient difficiles à retranscrire ici. Même dans la sphère littéraire, le reproche reste de mise. L’écrivain Bachir Mefti poste sur sa page Facebook : « quand tu t’allies avec l’extrême droite, même les Français finissent par avoir marre de toi ».
Des réactions acerbes d’écrivains
Un autre écrivain, Ryad Girod, qui vient de publier à Alger son dernier roman, Une légende, commente : « nous tenons à informer nos aimables lecteurs qu’un troll probablement bientôt apatride se fait passer pour moi pour vendre sa merde. Le bon titre c’est UNE légende !!! », en référence au récit que s’apprête à publier Sansal, début juin, chez Grasset, La Légende. Certains internautes ont même recours à des théories complotistes : « Ici, ce sont les chiffres, l’équilibre des puissances et la sécurité énergétique qui comptent. Sous la pression croissante du Medef, la France officielle comprend désormais que soutenir des figures provocatrices comme Sansal et autres n’est plus rentable ! » Alors que d’autres décèlent un « exil fiscal » : « Pourquoi Bruxelles ? Très simple : assez loin pour parler de rupture, assez proche pour continuer les dîners parisiens… et surtout, nettement plus confortable quand il s’agit de fiscalité. On appelle ça un exil. D’autres appellent ça une optimisation bien pensée. »
Une voix discordante
Mais d’autres lectures tentent de changer d’angles, comme la critique littéraire Sabrina Zouagui, qui écrit sur Facebook : « je ne conteste pas à Boualem Sansal son statut d’écrivain ni son droit de s’exprimer librement, comme tout le monde. Et je continue à penser que son emprisonnement a été une grosse erreur », commence-t-elle, avant de préciser : « j’ai commencé à me détourner de Sansal au moment où il est tombé, la tête la première, dans ces regrettables amalgames entre le pouvoir algérien et l’Algérie… Oui pour contester et critiquer le premier, mais jamais dénigrer et mépriser la deuxième ! Sansal a gravement dérapé sur ce plan. À lui d’en assumer les conséquences. »



