Eurovision : l'Europe en playlist, une farce qui nous unit
Eurovision : l'Europe en playlist, une farce qui nous unit

Samedi soir, j’ai regardé l’Eurovision. Oui, volontairement. Il faut bien, de temps en temps, observer l’Europe dans son état naturel, c’est-à-dire sans cohérence mais avec des projecteurs. J’étais devant mon plateau télé, ce dispositif très français qui consiste à dîner face à un programme que l’on méprise, avec la certitude de lui être intellectuellement supérieur. Une forme de patriotisme passif.

Le piège de l’ironie

Comme chaque année, j’ai commencé par ironiser. Et comme chaque année, vers 23 h 48, je me suis entendu hurler : « QUOI ? ! Seulement 4 points pour l’Italie ? ! » C’est le piège. On regarde pour se moquer… et l’on finit par défendre, avec une ferveur suspecte, un individu habillé avec un rideau de douche qui vocalise en apesanteur.

Le dernier mythe encore en vie

L’Eurovision n’est pas un concours de chant. C’est une expérience. On y teste les limites de la perception humaine : jusqu’où peut-on aller avant que l’oreille ne se rebelle et que l’œil demande l’asile politique ? Mais réduire l’Eurovision à une succession de catastrophes esthétiques serait une erreur. C’est un mythe ! Le dernier mythe européen encore en activité.

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L’Eurovision, c’est peut-être la dernière réunion continentale où plane encore, vaguement, l’esprit de Robert Schuman. Une fois par an, l’Europe se retrouve pour célébrer une idée simple : la collaboration joyeuse… Sur scène, un Moldave braille son amour pour son pays tandis qu’un Grec débarque habillé en nounours et qu’un Britannique, moins flegmatique que sa légende, s’époumone, en allemand, entouré de danseurs à la tête enfermée dans des écrans en fourrure ! Et tout le monde applaudit. Non pas malgré cela. À cause de cela.

Pendant trois heures, l’Europe oublie tout : ses guerres, ses dettes, ses fractures. Elle ne partage plus un passé, mais une playlist. À défaut de destin commun, elle se cherche un refrain. On échange des « twelve points » comme on distribuait autrefois des indulgences : sans trop y croire, mais avec application. À côté, le Parlement européen donne l’impression d’un lieu sérieux.

La Bulgarie gagne, la France se console

Cette année, la Bulgarie a gagné. La chanson s’intitule Bangaranga. Je l’ai écoutée avec l’attention qu’on réserve aux phénomènes naturels inexpliqués. Je n’y ai pas trouvé l’âme balkanique… plutôt une sorte de cardio musical, calibré pour faire lever les bras à Reykjavik comme à Nicosie. C’est peut-être ça, le vrai projet européen : une musique sans racines… mais avec un bon BPM.

La France évidemment « trop exigeante »

Et au milieu de tout ça, la France. Onzième. Une performance honorable qui nous projette dans une discipline que nous dominons : expliquer après coup pourquoi nous méritions mieux. Chaque année, nous envoyons une chanson « habitée », « poétique », « exigeante ». Chaque année, elle se fait écraser par un concurrent suspendu à un kebab lumineux. C’est une leçon d’humilité que nous refusons systématiquement de comprendre.

Heureusement, notre malicieux érudit national Stéphane Bern est là pour commenter l’événement. Et c’est logique : quoi de plus naturel qu’un spécialiste du patrimoine pour accompagner, année après année, la reconstitution fidèle de nos défaites ?

J’ai éteint la télévision vers minuit. Le plateau était vide. L’Europe aussi, un peu. Et je me suis dit que l’Eurovision réussissait là où tout le reste échoue : faire croire, le temps d’une soirée, que les Européens partagent encore quelque chose. Même si c’est le mauvais goût.

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