Eurovision 2025 : la Moldavie mise sur une chanson pro-européenne
Eurovision 2025 : la Moldavie mise sur le pro-européen

De notre envoyé spécial à Vienne (Autriche), la Moldavie est représentée cette année à l'Eurovision par Satoshi, 27 ans, et la chanson Viva Molodova ! Un tel titre, sur le papier, fait craindre des relents nationalistes et patriotiques mal placés. Or, le morceau a surtout une dimension pro-européenne à l'heure où ce pays de 2,4 millions d'habitants a lancé sa candidature d'intégration à l'UE, dans le contexte de la guerre en Ukraine, sa voisine directe.

Un message pro-européen assumé

« Nous sommes à une époque où, en tant que peuple, on essaie de comprendre qui nous sommes, de renforcer notre identité et d'avoir un chemin clair à suivre en matière d'idéologie et de mentalité », explique à 20 Minutes l'artiste qui participe à la première demi-finale ce mardi soir. « Nous avons tellement été basculés d'un pays à l'autre, maintenant que nous sommes autonomes, nous devons répondre à ces questions. Dans tous les aspects, qu'ils soient linguistiques, culturels, etc., nous nous considérons comme connectés à l'Europe. Nous voulons faire partie du monde libre. C'est pourquoi ma participation à l'Eurovision me confère une certaine responsabilité. »

Le spectre de la Russie

« Dans cette période tendue avec la Russie, l'Eurovision constitue pour la Moldavie l'occasion de rappeler son orientation politique pro-européenne. En dépit des pressions économiques, de la désinformation et des tentatives de déstabilisation, la présidente moldave Maia Sandu entend pourtant ancrer fermement son pays au sein de l'Union européenne », souligne Florent Parmentier. Le géopolitologue, coauteur du livre Géopolitique de l'Eurovision : La bande-son de la construction européenne, poursuit : « Ce pays est aux avant-postes du conflit. Situé entre la Roumanie et l'Ukraine, il a vu un million de citoyens ukrainiens passer par le pays au début de la guerre. Aussi, cet État connaît un territoire séparatiste sous influence russe, la Transnistrie, à l'est. »

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« Bien sûr que nous avons peur de la guerre avec la Russie, nous répond l'artiste moldave. Comme tous les pays d'Europe de l'Est. Mais nous essayons d'être positifs et ouverts au dialogue. »

Un cocktail linguistique pour l'unité

« Viva Moldova, aloha, adio, vida loca / Soroca, Europa, Palma de Mallorca / Salute a tutti, Moldova is on duty / E una e nova, welcome to Moldova »

La chanson que Satoshi interprète sur la scène de l'Eurovision est un mélange de mots de différentes langues du continent. Paradoxalement, le message n'en est que plus clair. « C'était un défi pour moi de créer un puzzle culturel qui représente l'Europe. J'ai voulu créer une sorte de bouillon commun », nous raconte-t-il.

Présenter un pays méconnu

Et, à travers la mise en scène, il veut donner une idée de ce qu'est la Moldavie, cette nation si méconnue : « Nous sommes chaleureux, avons de la bonne nourriture, une belle météo, des villes vertes et des grands parcs dans la capitale, Chișinău. » C'est pourquoi la scénographie est colorée, bondissante, comme si les artistes moldaves voulaient entraîner le téléspectateur dans la danse.

« La chanson de Satoshi s'inscrit dans une affirmation identitaire directe : elle met en avant la Moldavie comme sujet, reflétant une fierté nationale assumée, dans un contexte où le pays est souvent perçu comme périphérique ou fragile. Dans un pays encore largement rural, le registre urbain et contemporain de l'artiste traduit aussi une nouvelle génération moldave, tournée vers l'Europe mais attachée à son identité propre », analyse Florent Parmentier. Viva Moldova ! a donc un sens éminemment politique - une preuve s'il en est que le concours Eurovision de la chanson n'est pas « apolitique », comme le clament les organisateurs.

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Un miroir de l'identité moldave

« La question de l'identité moldave, et de sa spécificité par rapport à l'identité roumaine, a été l'occasion de nombreux débats depuis l'indépendance, de même que la relation aux minorités. Le pays dispose donc d'une identité plurielle, au gré des influences régionales qui ont marqué l'histoire du pays. L'Eurovision permet de ce point de vue de mettre en scène cette diversité. Le concours fonctionne un peu comme un miroir déformant de l'identité moldave, dont les choix artistiques reflètent parfois les débats internes », ajoute Florent Parmentier.

« On peut toutefois affirmer que la chanson moldave de 2022, Trenulețul du groupe Zdob și Zdub, était plus politique, avec son train reliant Chișinău à Bucarest, symbole d'un rapprochement avec la Roumanie et l'Europe, dans le contexte immédiat de la guerre », précise le géopolitologue.

Le soft power de l'« Epic Sax Guy »

Ces exemples rappellent l'importance pour la Moldavie d'apparaître sur la scène de l'Eurovision, regardée chaque année par des centaines de millions de téléspectateurs. « Pour un petit État comme celui-ci, c'est un outil de visibilité et de diplomatie culturelle (ou soft power) important, permettant une mise en récit du pays, ici son européanité », avance Florent Parmentier.

« Participer à l'Eurovision, c'est attirer l'attention positivement sur le pays que l'on représente en plus d'apparaître dans la plus grande production musicale du monde », affirme Satoshi. Et Florent Parmentier de raviver les mémoires : « Qu'on y songe : il y a probablement plus de personnes en Europe qui ont vu la performance mythique de l'« Epic Sax Guy » (le saxophoniste Sergeï Stepanov, originaire de Transnistrie) à l'Eurovision 2010 que de personnes pouvant placer la Moldavie sur la carte… »