Godelieve Mukasarasi : du viol génocidaire à la reconstruction des âmes au Rwanda
Rwanda : une survivante transforme la douleur en résilience

Une vie brisée par cent jours de ténèbres

« La tragédie désintégrait nos existences. Les enfants gémissaient. Mon cerveau avait cessé de fonctionner. Nous marchions sur la dangereuse ligne de crête de la folie. Sans surprise, les miliciens découvrirent notre cachette et nous emmenèrent vers la rivière Nyabarongo aux premières lueurs de l'aube. Je savais qu'on y noyait les Tutsis dans des conditions atroces. Nous sortîmes et marchâmes tête baissée. »

Ce récit est l'histoire tragiquement banale d'une femme violée pendant le génocide rwandais, ces cent jours de ténèbres qui lui arrachèrent son époux, sa fille, sa maison, sa dignité. Mais pas sa foi en l'humanité. Godelieve Mukasarasi aurait pu s'effondrer. Elle choisit un autre chemin : celui de la renaissance.

L'ordinaire heureux des collines verdoyantes

Avant l'horreur, il existait une vie presque normale et mille petites choses insignifiantes qui composent le sel d'une existence heureuse sur les collines verdoyantes du Rwanda. Des parents éleveurs de vaches, le bar bleu aux reflets mordorés, baptisé Amahoro (« la paix » en kinyarwanda), qu'elle avait monté avec sa famille. Un mari tutsi rencontré dans un taxi-brousse, qu'elle trouva beau et dont elle acheta les tissus pour le revoir. Cinq enfants et une maison pleine de rires.

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La déshumanisation prépare le massacre

Au Rwanda, dans les années précédant le génocide, la fracture est déjà présente, invisible mais omniprésente, entretenue par une propagande insidieuse transformant progressivement les voisins en ennemis. Les mots changent d'abord – « cafards », « serpents », désignant ainsi les Tutsis – et avec eux, le regard porté sur l'autre. Cette déshumanisation prépare le terrain du massacre.

Le 7 avril 1994, le Rwanda bascule dans l'horreur absolue. En cent jours, un million de personnes sur sept millions d'habitants sont exterminées. Soit 10 000 morts par jour. Environ 85 % de la population tutsie est rayée de la carte. Godelieve est hutue. Son mari est tutsi. Ce mariage la transforme en traîtresse aux yeux des bourreaux.

La survie au prix de l'indicible

Elle cache ses enfants dans la brousse, invente un langage secret pour maintenir le lien – deux cailloux lancés sur le toit, un chant murmuré dans la nuit. Un soir, les cailloux ne cliquettent pas. Elle attend toute la nuit. Puis commence la fuite sans fin avec ses enfants. Ils traversent des paysages devenus hostiles, évitent les barrages, négocient avec la mort. « Nous étions prêts à mourir. En famille. »

Elle est violée. Elle ne le raconte qu'avec une extrême pudeur. « Il y a une zone du langage qu'on ne dit à personne. » Ce silence n'est pas un oubli : c'est une frontière. Car le viol, dans le génocide rwandais, n'est pas un crime annexe, c'est une stratégie délibérée, une arme de destruction massive des femmes, des familles, de l'avenir. Elle paiera encore de son corps pour franchir un barrage, pour sauver ses enfants. « C'était le prix à payer. » Cette phrase brute contient toute la violence du réel. Survivre, ce n'est pas être héroïque. C'est accepter l'inacceptable.

La reconstruction par l'écoute et la sororité

Quand la guerre s'arrête officiellement, Godelieve croit pouvoir se reconstruire. Mais son mari et sa fille, qui devaient témoigner au Tribunal international pour le Rwanda, sont assassinés. Pour conjurer la violence, elle crée une association baptisée Service d'encadrement des veuves et des orphelins du traumatisme. Elle n'a aucun moyen, si ce n'est du temps pour écouter. Son travail est patient, presque invisible.

Elle accueille des femmes qui, comme elle, ont été violées, humiliées, détruites de l'intérieur. Elle les écoute. Elle les fait parler, parfois pour la première fois depuis des décennies. Car au Rwanda, le silence est une seconde prison. « Les Rwandais font couler leurs larmes dans leur ventre. »

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Une méthode unique de guérison par le corps

Sa méthode s'appuie sur la sororité et la dédramatisation par le corps. Elle fait monter des centaines de femmes sur scène pour qu'elles « repoussent vigoureusement le mal avec leurs mains et accueillent le bien en ramenant les bras vers elles ». Elle invente des thérapies, importe des techniques du Canada, de l'Allemagne, de la Bosnie. Elle emmène des femmes sur l'île Amahoro, au milieu du lac Kivu, pour leur dire : vous avez traversé le génocide, vous pouvez traverser ceci aussi.

Le combat pour les « enfants du hasard »

Mais son combat le plus singulier, peut-être le plus bouleversant, concerne ces 3 000 enfants nés des 250 000 viols perpétrés en cent jours de barbarie. Ces enfants que le Rwanda appelle « cadeaux du malheur », « enfants de la brousse », « enfants du milicien ». Ces enfants que leurs propres mères ne pouvaient regarder sans voir le visage de leur bourreau. Ces enfants que l'on battait, que l'on tentait de tuer, que l'on laissait voler des bananes pour survivre. Elle a transformé ces parias en êtres confiants.

Le pardon comme ultime libération

Aujourd'hui, Godelieve vit avec le sida contracté lors de ses viols. Elle a perdu ses illusions sur l'humanité. Elle a vu des choses que les mots ne peuvent contenir. Et pourtant, son témoignage est un message de pardon radical. Elle a pardonné à ses violeurs. Elle a pardonné aux assassins de son mari. Non par faiblesse, mais parce que le pardon est, à ses yeux, la seule arme qui ne se retourne pas contre celui qui la tient. « Lorsque l'esprit de vengeance s'évapore, les ténèbres s'enfuient et la lumière pénètre. »

Elle raconte son parcours dans La Réparatrice, un livre écrit avec la journaliste Capucine Graby, publié chez Grasset, où grâce et émotion se mêlent pour témoigner de la résilience humaine face à l'indicible.