L'attaque de l'aéroport de Niamey révèle un stock stratégique vulnérable
La récente attaque perpétrée par l'État Islamique sur l'aéroport Hamani-Diori de Niamey, dans la nuit du 28 au 29 janvier, a brutalement mis en lumière l'extraordinaire vulnérabilité de ce site pourtant considéré comme le plus sécurisé du Niger. Cet aéroport hautement stratégique, devenu l'un des principaux points d'entrée du pays après la fermeture de la frontière avec le Bénin suite au putsch du général Abdourahamane Tiani en juillet 2023, abrite bien plus que des équipements militaires.
Un trésor de 240 millions de dollars dans un hangar
Plus de 1 000 tonnes d'uranium concentré, d'une valeur estimée à plus de 240 millions de dollars (136 milliards de FCFA), dorment depuis décembre dernier dans l'un des nombreux hangars de l'aéroport. Ce minerai se trouve au cœur de vives tensions entre la junte au pouvoir et le groupe français Orano, anciennement Areva, qui exploitait l'uranium nigérien depuis les années 1970 via sa filiale Somaïr.
La nationalisation de la Somaïr et ses conséquences
Le 19 juin 2025, dans un contexte de défiance croissante du général Tiani envers la France et de rapprochement avec la Russie, la junte a retiré à Orano le contrôle opérationnel de sa filiale, étape préalable à sa nationalisation. Cette décision choc, justifiée par Niamey par de graves manquements du groupe, a conduit au départ du personnel expatrié, laissant les équipes locales poursuivre l'exploitation pour le compte du gouvernement.
Une bataille judiciaire internationale
Orano a immédiatement saisi le Cirdi (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), obtenant une ordonnance provisoire interdisant tout déplacement et vente du minerai. La junte est pourtant passée outre cette injonction, organisant en décembre le transport du stock d'uranium d'Arlit vers la base militaire 101 de l'aéroport de Niamey, un périple périlleux de 1 155 kilomètres.
En réponse, Orano a porté l'affaire au pénal, conduisant le Parquet de Paris à ouvrir une enquête pour « vol en bande organisée dans le but de servir les intérêts d'une puissance étrangère ». Cette formulation traduit les suspicions d'une possible revente à des intérêts russes, chinois ou iraniens.
Les défis logistiques d'une évacuation risquée
Si la junte, dont le budget est à l'étiage, n'a jamais caché son intention de tirer profit de ce stock, son évacuation s'avère extrêmement complexe. Plusieurs obstacles se dressent :
- La fermeture de la frontière avec le Bénin empêche tout acheminement vers les ports de Cotonou ou Sèmè-Kpodji
- Le transport aérien représente une solution prohibitive sur le plan financier
- La route vers le Port Autonome de Lomé au Togo traverse des zones infestées par les groupes djihadistes
- Les procédures internationales intentées par Orano dissuadent les acheteurs potentiels
Les incertitudes géopolitiques
La Chine et la Russie, bien qu'importants clients mondiaux pour leur filière nucléaire, pourraient hésiter à s'engager dans des opérations risquées alors qu'elles peuvent s'approvisionner de manière plus sécurisée sur le marché mondial. Cette situation place l'AIEA (Agence Internationale pour l'Énergie Atomique) en état d'alerte, craignant que ce stock ne tombe entre les mains d'États ou d'organisations criminelles.
Impact économique pour le Niger et Orano
Pour Orano, la perte de cette source d'approvisionnement est significative : bien que le Niger ne représente que 4,5% de la production mondiale d'uranium, il fournissait 12% des besoins du groupe français en 2024. L'entreprise compense cette perte en développant d'autres actifs au Canada, en Asie centrale, en Mongolie et en Ouzbékistan.
La Somaïr en difficulté
Pour le Niger, la situation n'est guère plus reluisante. La Somaïr, acteur incontournable du tissu économique national où de nombreux responsables politiques ont fait leurs classes, tourne au ralenti. Déjà endettée avant sa nationalisation, la société peine à fonctionner normalement :
- La production mensuelle est tombée à une vingtaine de tonnes contre plus de 90 tonnes en temps normal
- Les retards de paiement s'accumulent pour les 700 salariés
- La fermeture de la frontière béninoise empêche l'entrée des matières chimiques nécessaires à l'enrichissement du minerai
Tensions régionales et perspectives incertaines
Cette crise déborde au niveau sous-régional, expliquant en partie la dégradation des relations avec le Bénin. La fermeture de la frontière a mécaniquement coupé le Niger du Port Autonome de Cotonou, son poumon économique, où transitaient 4 millions de tonnes de fret par an entre les deux pays avant la crise.
La bataille judiciaire ne fait que commencer. Orano pourrait saisir les biens non diplomatiques du Niger dans le monde si Niamey ne respectait pas les décisions arbitrales. En réponse, le Niger a annoncé début février plusieurs plaintes contre le groupe français, notamment pour préjudice écologique.
Cette affaire cristallise ainsi les tensions géopolitiques, économiques et sécuritaires dans la région, avec en son cœur un trésor radioactif dont l'avenir reste plus incertain que jamais.