La Turquie d'Erdogan face aux bombardements sur l'Iran : une inquiétude stratégique et des risques régionaux
Turquie : inquiétude stratégique face aux bombardements sur l'Iran

La Turquie d'Erdogan face aux bombardements sur l'Iran : une inquiétude stratégique et des risques régionaux

Si la Turquie de Recep Tayyip Erdogan a manifesté une vive inquiétude dès les premières minutes des bombardements américano-israéliens sur l'Iran, cela ne découle pas d'une sympathie pour la République islamique. En réalité, les deux pays entretiennent depuis des années une rivalité affirmée sur plusieurs dossiers, notamment en Syrie. Dans ce conflit, l'influence turque sur Ahmed al-Chareh et les milices djihadistes qui l'entourent a finalement pris le dessus sur le soutien sanglant apporté par l'Iran à Bachar el-Assad jusqu'à la fin.

Des obstacles historiques et stratégiques

Un autre obstacle majeur entre ces deux anciens empires, perse et ottoman, réside dans l'appartenance de la Turquie à l'OTAN, soulignant l'orientation pro-américaine d'Ankara. Conformément aux sanctions imposées par les États-Unis, la Turquie a cessé ses achats de pétrole iranien en 2019. Par-dessus tout, la relation individuelle entre Recep Tayyip Erdogan et Donald Trump s'est révélée excellente dès le premier mandat du président américain. Le style autoritaire du dirigeant turc plaît au maître de l'Amérique, qui tolère même d'être dérangé au téléphone par son homologue turc lors de parties de golf.

Une telle relation implique évidemment que la Turquie observe une distance très prudente à l'égard de l'Iran. Cela n'a pas empêché Erdogan d'évoquer clairement les risques liés à une opération de grande envergure contre le régime iranien. Ses paroles ont ainsi pesé dans les atermoiements de Trump avant le déclenchement de l'offensive du 28 février. Malgré la proposition d'une médiation turque téléphonique entre les États-Unis et l'Iran, Washington a pris la décision définitive d'attaquer.

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La crainte d'un chaos régional et d'un afflux de réfugiés

La grande crainte actuelle de la Turquie réside dans le chaos qui pourrait s'emparer de toute la région. Avec plus de 550 kilomètres de frontière commune avec l'Iran, la première préoccupation est celle d'une arrivée massive de réfugiés, à l'image de ce qui s'est produit en Syrie à partir de 2011. À cette époque, 3,5 millions de réfugiés se sont progressivement installés sur le territoire turc, engendrant un mécontentement populaire persistant et de nombreuses remontrances aux élus locaux du parti présidentiel AKP.

Après les tueries de masse organisées par les mollahs contre leur propre peuple les 8 et 9 janvier, un afflux de réfugiés fuyant l'Iran a été enregistré, notamment au poste-frontière de Kapiköy, l'un des quatre points de passage désormais suspendus. Ces colonnes de déracinés se concentrent généralement à Van, où s'agglomère déjà, sous la supervision débordée de l'ONU, une masse de migrants en provenance d'Asie, du Pakistan et d'Afghanistan.

À ce jour, la Turquie accueille plus de 74 000 résidents iraniens et environ 5 000 réfugiés depuis janvier 2026. Parmi ces derniers, beaucoup vivent dans l'insécurité, sous la menace d'une expulsion et sous une étroite surveillance policière, faisant de la Turquie un refuge précaire pour la majorité des Iraniens ayant fui leur pays.

Les risques sécuritaires et l'opinion publique

En cas de dislocation du régime iranien, la Turquie redoute plus que tout que les groupes kurdes iraniens, s'affranchissant soudainement et se structurant davantage, n'étendent leur influence rebelle en Turquie. Dans ce scénario, les groupes liés aux combattants du mouvement kurde PKK deviendraient vraisemblablement plus actifs sur le territoire turc.

L'autre source d'inquiétude des dirigeants turcs réside dans la réaction de l'opinion publique. La presse progouvernementale dépeint unanimement Donald Trump comme ayant été manipulé par Israël pour déclencher ce conflit, alimentant un sentiment islamiste national viscéralement anti-israélien, constamment nourri par la situation catastrophique de Gaza. Sur ce point, Erdogan récolte les fruits amers de l'idéologie qu'il a engendrée.

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En soutenant le Hamas depuis des années, à l'instar de l'Iran, le président turc a de nouveau choisi de dégrader ses relations, déjà chaotiques, avec Benyamin Netanyahou. Le grand dessein du reis turc, qui consiste à faire de la Turquie le phare de l'islam, va directement à l'encontre des relations apaisées que la Turquie kémaliste avait toujours su entretenir avec Israël. Erdogan se rêve en Atatürk islamiste, refondant la République turque sur des bases néoimpériales reposant sur une lecture de la religion musulmane qui fait d'Israël l'ennemi fondamental.

Une relation pragmatique préservée avec Téhéran

Résultat, malgré tout ce qui peut opposer Ankara à Téhéran, la Turquie n'est pas perçue par l'Iran comme un adversaire stratégique aligné systématiquement sur Washington ou Jérusalem, contrairement à certains États du Golfe délibérément orientés contre le chiisme. Un indice frappant en est fourni par le fait que, depuis le commencement des bombardements américains et israéliens sur l'Iran, la riposte iranienne a visé la plupart des pays du golfe Persique, mais en aucun cas la Turquie.

Pourtant, ce pays abrite notamment la base d'Incirlik, utilisée par les forces américaines et intégrée au dispositif de l'OTAN. Téhéran semble s'interdire de frapper le sol turc, car atteindre une base américaine en Turquie aurait mis Ankara dans une position intenable et transformé un partenaire pragmatique en adversaire déclaré.

Manœuvres diplomatiques et calculs stratégiques

De même, les ambitions panturquistes d'Erdogan, qui barrent l'accès de l'Iran à la mer Noire via l'Arménie puis la Géorgie, paraissent tolérées comme un moindre mal, bien qu'elles portent atteinte à un axe essentiel pour Téhéran. Par le truchement de l'administration Trump, Erdogan est parvenu à tracer une route à travers le Caucase reliant Istanbul à Bakou, en Azerbaïdjan, traversant le sud de l'Arménie. L'Iran n'a plus d'échappatoire par le nord, mais semble s'y résoudre en raison d'intérêts plus larges.

Une autre explication à la façon dont Téhéran semble ménager Ankara se trouve dans la manœuvre diplomatique générale de l'Iran vis-à-vis des États-Unis. Malgré les destructions massives et les éliminations très ciblées qu'il subit, le régime des mollahs montre un certain contrôle dans la riposte mesurée et très stratégique qu'il entend réserver à Israël et à ses adversaires du Golfe. L'objectif affiché est de viser la présence militaire américaine sans élargir la guerre.

À cet égard, la Turquie représente un théâtre très sensible. Une attaque sur son sol aurait non seulement impliqué l'OTAN, mais aussi ouvert un nouveau front diplomatique et militaire à un moment où le régime de Téhéran considère qu'il n'a toujours pas dit son dernier mot. Les mollahs cherchent à laisser une porte ouverte à la négociation finale, préapocalyptique, leur permettant encore une fois de gagner du temps. Rien ne dit que leur calcul aboutira au moindre résultat, mais leur logique est à rebours de toute prise en compte des sacrifices endurés. Ils tiennent à préserver une certaine marge de manœuvre régionale, tant la République islamique est obsédée par sa propre survie.