La rivalité saoudo-émiratie au cœur des tensions régionales
Alors que la guerre américano-israélienne contre l'Iran restait une menace latente, et que l'embrasement du Moyen-Orient semblait un scénario catastrophe, le World Defense Show de Riyad, en Arabie saoudite, mi-février, a révélé des fractures profondes. Les marchands d'armes du monde entier se sont pressés dans le royaume pour présenter leurs dernières innovations technologiques, mais les absences notables d'Israël et des Émirats arabes unis (EAU) ont souligné une rivalité grandissante.
Une atmosphère glaciale entre Riyad et Abou Dhabi
La rivalité entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est décrite comme « archiglaciale » par un connaisseur de la diplomatie régionale. Même si les leaders, Mohammed ben Salmane (MBS) et Mohammed ben Zayed (MBZ), ont repris contact après les bombardements iraniens du 28 février, cette opposition redessine en profondeur les alliances dans la péninsule Arabique. Jean-Loup Samaan, expert associé à l'Institut Montaigne, analyse que cette communication offre une illusion de cohésion, mais ne change pas la donne, tant la rivalité est ancrée.
La menace iranienne relègue les tensions au second plan
La « mini-guerre froide » entre les pétromonarchies a été temporairement éclipsée par la menace iranienne, qui risque de structurer durablement la géopolitique régionale. Les entreprises d'armement sont parfois contraintes de choisir leur camp, comme le souligne un représentant d'un fabricant de composants électroniques, qui note que les Saoudiens demandent de revoir à la baisse les projets avec les Émirats. Guilhem Monsonis, de KNDS, confirme que son entreprise entretient des relations fortes avec les deux pays, commercialisant des chars Leclerc pour les EAU et des canons Caesar pour Riyad.
Des accords militaires massifs et un retour au hard power
Lors du World Defense Show, des dizaines de deals ont été signés pour un total de 8 milliards d'euros, incluant 220 accords, dont 93 entre gouvernements. Le prince Khaled, ministre de la Défense saoudien, a conclu des partenariats avec la Slovaquie, la Malaisie et la Somalie. Riyad renforce ses forces navales avec des navires italiens et espagnols, répondant à l'avantage émirati en mer Rouge. L'acquisition de jets turcs Kaan et l'attente des F-35 américains illustrent cette montée en puissance, tandis que l'Arabie saoudite mise sur la localisation de l'industrie militaire, en collaboration avec Airbus.
Une région en ébullition et des répercussions en Afrique
La rivalité dépasse le cadre du Yémen, où un conflit a été évité de justesse après l'intervention saoudienne contre les livraisons d'armes émiraties. Camille Lons, chercheuse au European Council on Foreign Relations, souligne que cette confrontation menace de déstabiliser la géopolitique de la mer Rouge et s'étend à l'Afrique de l'Est. Les Émirats, via leurs ports en Somalie, arment des milices soudanaises, tandis que l'Arabie saoudite reconstitue un axe sunnite avec la Syrie, l'Égypte, la Turquie et le Pakistan.
Des positions divergentes sur Israël et une bataille d'influence
Depuis le 7 octobre, les Émirats se sont alignés sur Israël, tandis que l'Arabie saoudite a pris ses distances, gelant le rapprochement avec Tel-Aviv. Cette divergence alimente une bataille rhétorique sur les réseaux sociaux et dans les médias, chaque camp cherchant à influencer l'administration Trump. MBS multiplie les gestes symboliques de modération, comme l'autorisation de conduire pour les femmes et l'ouverture de boutiques d'alcool, tandis que les Émirats activent leurs relais d'opinion en Europe.
Une compétition pour le leadership régional
Au-delà des conflits, MBS et MBZ se disputent le leadership régional, avec des visions économiques similaires visant à réduire la dépendance aux hydrocarbures. Abou Dhabi mise sur le tertiaire et la high-tech, tandis que Riyad attire les investisseurs. Cette rivalité, temporairement atténuée par la menace iranienne, pourrait reprendre de plus belle une fois les hostilités apaisées, redessinant durablement les équilibres du Moyen-Orient.



