Les organisations armées non étatiques, grands vainqueurs de la mondialisation
On l'a quelque peu oublié avec le retour des conflits interétatiques, mais les grands gagnants militaires de la mondialisation ont incontestablement été les organisations non étatiques armées. On peut même affirmer que toute la période stratégique s'étendant de 1990 jusqu'au milieu des années 2010 a principalement constitué une vaste guerre mondiale des États contre ces entités armées.
L'âge d'or des groupes armés non étatiques
Ces organisations ont alors pleinement bénéficié de l'ouverture des frontières et d'une multitude de flux, notamment celui des armes légères provenant de l'ex-Pacte de Varsovie, de l'argent généré par une économie grise de trafics en tout genre qui a fini par représenter environ 10 % du PIB mondial, mais aussi de l'information et des compétences circulant librement.
Dans le même temps, si certains États profitaient pleinement de l'essor économique – ou du moins certaines parties de ces États –, les ressources de la majorité d'entre eux pour assurer leurs missions de sécurité ont eu tendance à se réduire avec la fin de la guerre froide.
La première génération criminelle
La première génération de groupes armés était très clairement d'essence criminelle, se cachant parfois derrière la défense d'une ethnie ou d'un groupe social, remplaçant les anciens groupes révolutionnaires marxistes, avec une vocation purement mercantile.
Un pays comme la République démocratique du Congo est ainsi rongé dans toute sa périphérie, et particulièrement dans la zone des Grands Lacs, par environ 80 groupes armés différents. Certains, qui avaient de toute façon besoin de se financer dans l'économie criminelle, comme les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), ont fini par ne plus faire que cela et profiter de la manne du trafic de drogue.
Cette génération criminelle a été rejointe ensuite par de nouvelles organisations politiques, djihadistes pour la plupart, mais elle constitue encore la majorité des groupes armés dans le monde.
Le Mexique, cas d'école de la substitution des pouvoirs
Le Mexique constitue à cet égard un cas d'école, avec une structure de pouvoir oligarchique depuis pratiquement la naissance du pays, où des puissances économiques locales – riches propriétaires fonciers d'abord – coexistaient avec un État fédéral faible.
Fondamentalement, les cartels de narcotrafiquants y ont remplacé, à partir des années 1980, les grands propriétaires comme puissances économiques locales, en profitant du voisinage de l'immense marché américain dont on disait à l'époque qu'il consommait près de la moitié de la production mondiale de certaines drogues.
Depuis l'expansion de la mondialisation, toute organisation riche au cœur d'un État faible peut se constituer une armée. Les cartels mexicains, comme celui de Sinaloa au nord, le cartel du Golfe, celui de Juarez ou encore Los Zetas, formé à la fin des années 1990 avec d'anciens membres des forces spéciales mexicaines, ont commencé à recruter des centaines et même des milliers de combattants pour protéger leurs infrastructures, se défendre contre les forces de sécurité et surtout contre les autres cartels.
L'ambiguïté des réponses étatiques
Face à cette situation, l'attitude de l'État fédéral et des États eux-mêmes, infiltrés et corrompus, a toujours été ambiguë, préférant souvent fermer les yeux sur un problème qui, au bout du compte, concernait surtout les États-Unis.
C'est finalement sous la pression de ces derniers, mais aussi en voyant les dégâts que la puissance de ces groupes criminels pouvait causer dans la population locale, que les différents gouvernements ont décidé d'agir.
La militarisation de la réponse policière
Mais comment faire ? La police et la guerre sont les deux usages possibles de la force d'État, répondant à des objectifs différents et employant des forces obéissant à des règles de droit différentes.
La lutte contre des organisations criminelles est une affaire de police-justice, mais quand les groupes criminels ont davantage d'argent et plus de combattants que la police, il n'y a apparemment pas d'autre solution que de militariser la police ou d'engager l'armée dans un cadre policier.
C'est le choix qui est fait par le président Felipe Calderon à partir de 2006, qui engage ses forces armées, aidées discrètement par les Américains. La violence, déjà importante, atteint des sommets, avec désormais plusieurs dizaines de milliers d'homicides chaque année, jusqu'à atteindre un taux vingt fois supérieur à celui d'un pays comme la France.
L'échec de la guerre de Calderón et la stratégie d'endiguement
La « guerre de Calderón » est finalement un échec. Les terribles Zetas ont été détruits, mais pour voir leur territoire occupé par un nouveau groupe, en particulier le Cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG), encore plus puissant militairement et dynamique que les Zetas, sous la direction de Nemesio Oseguera Cervantes, dit « El Mencho ».
Depuis, les différents gouvernements sont revenus à une stratégie d'endiguement en essayant de limiter l'ampleur et la violence de ces grandes entreprises armées tout en multipliant l'action sociale afin de remplacer celle des cartels et essayer de les couper autant que possible de la population.
La reprise de l'offensive sous pression américaine
Ce n'est finalement que sous la pression de la nouvelle administration de Donald Trump que la présidence Sheinbaum a repris réellement l'offensive, en parvenant à éliminer El Mencho, beau succès tactique mais probable coup d'épée dans l'eau alors que la guerre semble relancée, une guerre probablement perdue d'avance par un État trop faible face à des organisations criminelles devenues de véritables puissances parallèles.



