La mort de Khamenei : une nuit de veille pour un tournant historique
Une nuit entière passée à guetter la seule actualité qui compte véritablement en ce moment. Le reste du monde conserve ses tragédies, cela est certain, mais c'est bien la mort – ou son absence – de Khamenei qui a monopolisé les esprits toute une journée. La disparition du Guide suprême possède une résonance universelle, car elle porte en elle des significations multiples et profondes.
Un espoir pour l'Iran et un symbole pour les opprimés
Premièrement, pour les Iraniens et les Iraniennes, qui ont fantasmé ce moment pendant des décennies et l'ont payé d'avance de leur sang, de leurs années de jeunesse sacrifiées, de leurs enfants. Ils continuent de payer le prix aujourd'hui et devront le payer demain encore en gérant l'héritage de cette théocratie et ses conséquences désastreuses. Pour eux, la mort du mollah en chef marque potentiellement le début d'un pays qui pourrait enfin revenir à ses véritables propriétaires : son peuple. C'est l'espoir d'un Iran qui désirerait redevenir la Perse, renouant avec son histoire et sa culture millénaires antérieures à la révolution islamique.
Ensuite, cette disparition résonne fortement pour tous ceux qui vivent sous d'autres dictatures ou qui ont été chassés de leur foyer par des régimes autoritaires. Pour ceux qui ont fui, démunis et appauvris par l'exil, leurs propres « mollahs » sunnites, l'islamisme conquérant, les guerres civiles menées au nom d'Allah et pour la gloire de ceux qui se prennent pour ses représentants. Pour ces peuples également, ce décès signifie quelque chose de tangible : il réactive le rêve enfoui d'une libération, d'un renversement des tyrans.
La théocratie qui chancelle et ses répercussions mondiales
La mort de Khamenei et l'ébranlement de la théocratie qu'elle présage possèdent également un sens crucial dans le reste du monde dit « arabe et musulman ». Elles prennent une importance face à la vague islamiste mondiale, nourrie par les contritions occidentales et par ces idiots utiles qui pullulent dans les démocraties, souvent par manque d'expérience de vie réelle, d'apprentissage de métiers valorisants et d'une capacité à gagner dignement sa vie sans cultiver les rancœurs de classe.
La République islamique d'Iran, fossoyeuse de la Perse millénaire, a constitué le premier projet islamiste abouti, le premier califat moderne de l'ère contemporaine. Elle a donné des ailes, de l'espoir et un modèle à tous ceux qui en rêvaient : les « Frères musulmans », Daech et ses multiples avatars, les faux loups solitaires islamistes en Occident, jusqu'aux extrêmes gauches contemporaines qui parfois attendent leurs recrues aux sorties de mosquées et prétendent parler au nom de communautés plutôt que du bien commun. Il fallait donc frémir, patienter, veiller jusqu'à ce que la nouvelle tant attendue tombe enfin.
Le paradoxe des « assimilés » et la primauté de l'idéologie
Mais la mort de Khamenei prend une dimension encore plus troublante lorsqu'on observe les réactions de ceux qui ont grimacé à l'annonce de la disparition du mollah en chef. On va, de manière caricaturale mais révélatrice, de l'étudiante américaine désorientée dans sa sexualité comme dans sa vision du monde, au parti trotskiste marginal en Algérie, jusqu'aux populismes d'extrême gauche : la planète de ces « assimilés » aux mollahs, de ceux qui par idéologie défendent l'indéfendable, se révèle être d'une taille considérable et inquiétante.
Dans l'esprit de celui qui lit leurs divagations, une question fondamentale demeure : pourquoi ceux qui prétendent défendre la justice, les valeurs universelles, l'« équité » ou le « droit », font-ils éternellement passer l'idéologie avant la vie humaine ? Vieux paradoxe qui remonte à l'invention des totalitarismes, voire à une époque antérieure. Pourquoi ces familles politiques préfèrent-elles systématiquement l'« idée » abstraite à la chair et au sang des vivants, à leur souffrance concrète ?
La conviction contre la fraternité : une maladie de l'âme
Une thèse simple s'impose ici : l'idéologie prime trop souvent sur la vie humaine pour ceux qui parlent au nom de l'humain, mais qui, en réalité, détestent le voir libre et émancipé de leur emprise intellectuelle. Ainsi, aujourd'hui même, ces mêmes cercles politiques défendent bec et ongles « le droit international », une belle « idée » en théorie, même si cela se fait au prix d'une vie prolongée de terreur, de torture et de pendaisons pour les Iraniens et les Iraniennes. Alors, on ne peut s'empêcher de s'interroger : d'où provient cette maladie de l'âme qui fait préférer sa propre conviction rigide à la fraternité simple avec celui qui souffre et agonise ?
Les Iraniens pourraient mourir en masse, qu'importe : « l'idée », l'idéologie, resterait intacte et sauve aux yeux de ses défenseurs. On voit resurgir cette pathologie insupportable. Certains, ici en France, clament que l'élimination de Khamenei serait un « crime ». Ils répètent qu'il aurait fallu laisser advenir le droit et la démocratie en Iran sur le corps martyrisé des Iraniens, même si cela devait prendre encore des décennies de souffrance.
On regarderait alors ces Iraniens depuis nos écrans d'ordinateur, en faisant défiler les vidéos des fusillés dans les rues de Téhéran, et on leur demanderait poliment de veiller à ne pas déranger nos conceptions théoriques et confortables du « droit international ». Les Iraniens mourraient, qu'importe finalement : « l'idée », l'idéologie, resterait sauve et préservée dans les livres de droit.
Comprendre le désespoir et le choix du moindre mal
Lorsqu'on vit en dictature, le désespoir est un compagnon quotidien. On désespère du temps qui passe si lentement, de l'aide internationale qui ne vient jamais, des lâchetés des plus proches, des trahisons des amis, des impasses politiques et de la terreur qui se répand comme une tache d'huile dans le ventre de la société. Alors, souvent, on verse dans l'héroïsme brusque et dans l'idée folle mais libératrice que tout ce qui peut faire tomber la tête du monstre est le bienvenu, quel qu'en soit le moyen. C'est dans cette logique implacable du moindre mal qu'il faut comprendre les événements qui suivent.
Aujourd'hui, si une figure comme Donald Trump a réussi à contribuer à faire dégringoler ce monstre théocratique, on ne se trompera ni sur ses raisons souvent intéressées ni sur les difficultés immenses qui attendent l'Iran. On peut discuter sans fin ses motivations politiques, mais on ne devra jamais confondre la main qui frappe – avec toutes ses ambiguïtés – avec la joie immense et légitime de ceux qui étaient condamnés à subir éternellement. Dans cette impasse tragique, l'action de Trump vaut souvent mieux que les discours d'un avocat spécialiste « du droit international » installé confortablement dans un arrondissement de Paris ou que les tirades d'un trotskiste minuscule qui vivote à Alger à l'ombre de l'insignifiance politique.
La leçon de Camus : les charrettes embourbées ont des visages
Dans une de ses pièces de théâtre, Albert Camus a magistralement mis le doigt sur cette attitude monstrueuse qui consiste à faire passer l'idée abstraite avant l'homme concret, dans sa fable allégorique sur saint Dimitri. « Il avait rendez-vous dans la steppe avec Dieu lui-même, et il se hâtait lorsqu'il rencontra un paysan dont la voiture était embourbée. Alors saint Dimitri l'aida. La boue était épaisse, la fondrière profonde. Il fallut batailler pendant une heure. Et quand ce fut fini, Saint Dimitri courut au rendez-vous. Mais Dieu n'était plus là. […] Il y a ceux qui arriveront toujours en retard au rendez-vous parce qu'il y a trop de charrettes embourbées et trop de frères à secourir. »
En Iran, aujourd'hui, ces charrettes embourbées ont des visages, des noms, des familles. Elles crient leur détresse. Et il y aura toujours ceux qui préféreront un Dieu lointain, une idée froide, un calcul électoraliste mesquin ou leur rancune personnelle, à la main tendue vers ceux qui, en Iran, ont souffert atrocement et peinent encore, et qui, par leur courage immense, nous obligent à l'humilité et à la solidarité.



