Monaco sous occupation anglaise au printemps 1815 : trois mois d'histoire oubliée
En mars 1815, au lendemain du retour triomphal de Napoléon depuis l'île d'Elbe, la Principauté de Monaco connut une période méconnue de son histoire : une occupation anglaise de trois mois. Cet épisode singulier se déroula sous la surveillance du colonel anglais Burke, et ce malgré les vives protestations du prince héréditaire Honoré V.
Le contexte historique mouvementé
La Principauté de Monaco, État souverain historiquement lié à la France, a connu au fil des siècles divers protectorats ou tutelles, notamment de la France, de l'Espagne et du Royaume de Piémont-Sardaigne. Pourtant, peu se souviennent que Monaco fut également sous occupation anglaise pendant une brève période au printemps 1815.
En 1814, suite à la première abdication de Napoléon, l'empereur fut envoyé en exil à l'île d'Elbe. Le destin de Monaco se trouva alors entre les mains des monarchies européennes coalisées contre la France. La Principauté, qui avait été dissoute pendant la Révolution et rattachée à la République française, fut rétablie dans son statut antérieur par le Traité de Paris du 30 mai 1814, réinstallant le prince Honoré IV sur son trône.
Le prince Honoré IV étant malade, c'est son fils, le prince héréditaire Honoré V, alors âgé de 36 ans, qui assuma la régence. Il prit officiellement ses fonctions le 1er mars 1815. Ironie du sort, ce jour-là, alors qu'il se rendait à Monaco depuis Paris, il croisa à Cannes Napoléon qui venait de s'échapper de l'île d'Elbe. Les deux hommes eurent un entretien sous une tente avant que Napoléon ne reprenne sa route vers Paris - épisode connu sous le nom du « Vol de l'Aigle » - tandis qu'Honoré V poursuivait son chemin vers Monaco.
L'arrivée inattendue des troupes britanniques
L'Europe entière se mobilisa alors contre le retour de l'empereur français. Le 13 mars 1815, Monaco vit arriver un navire inattendu battant pavillon britannique. À son bord se trouvait le colonel Burke, officier en uniforme rouge avec manteau bleu et dorures aux épaulettes. Les canons monégasques restèrent silencieux, ne reconnaissant pas ce navire comme ennemi, mais l'inquiétude gagna rapidement la population.
Burke débarqua avec quelques officiers, sabre au côté et bottes luisantes, accompagné de guides locaux par le sentier menant au palais. Le prince héréditaire Honoré V, prévenu de cette arrivée, n'était pas rassuré. Bien qu'il détenait le Traité de Paris plaçant Monaco sous protection française, il voyait débarquer chez lui une puissance étrangère.
Le colonel Burke sortit de sa poche un pli scellé et déclara : « Par ordre du gouverneur de Nice, Sa Majesté Britannique ordonne l'occupation de Monaco. » Honoré V, stupéfait, répliqua : « Colonel, cette principauté est libre et souveraine. Elle ne peut être occupée que par des troupes françaises auxquelles elle est liée. » Burke répondit poliment mais fermement : « Je crains, Altesse, que, dans les circonstances actuelles vous n'ayez d'autre choix que d'accepter. »
L'installation de la garnison britannique
Sous le ciel clair de ce début de printemps, la petite garnison britannique franchit la porte de la ville. Les sabres scintillèrent, les bottes martelèrent le pavé et la langue anglaise se répandit dans les rues jusqu'à la place du Palais. Sans attendre de réponse à ses protestations, les troupes du colonel Burke s'installèrent à Monaco avec pour mission de sécuriser le port et de contrôler la côte, alors que Napoléon avançait vers Paris.
Dans son bureau, Honoré V prit la plume pour écrire au maréchal André Masséna, gouverneur militaire de Nice, décrivant la situation et exprimant son impuissance face à cette occupation. Il joignit une copie de sa protestation officielle et de la lettre du gouverneur de Nice, espérant une intervention rapide des autorités françaises.
Le renfort des troupes sardes et la fin de l'occupation
Conscients qu'ils ne pourraient maintenir seuls cette position longtemps, les Britanniques firent appel aux troupes alliées du royaume voisin de Piémont-Sardaigne dès les dernières semaines de mars. En avril 1815, Monaco vit ainsi arriver les premiers éléments sardes par la route de Menton : uniformes bleus, shakos ornés de plumes, officiers parlant italien ou dialecte piémontais. Le port de Monaco arbora désormais deux drapeaux étrangers côte à côte : l'étendard britannique et l'étendard sarde.
L'histoire s'accéléra cependant rapidement. Le retour de Napoléon à la tête de l'Empire français ne dura que cent jours. La défaite de Waterloo le 18 juin 1815 scella le sort de Napoléon et de la France. En novembre 1815, le deuxième traité de Paris et le congrès de Vienne placèrent Monaco sous la protection du Royaume de Piémont-Sardaigne.
Les Anglais n'avaient plus de raison de rester en Principauté. Le pavillon britannique disparut du port, mettant fin à une occupation anglaise qui n'avait duré que trois mois. Le protectorat du royaume de Piémont-Sardaigne fut, quant à lui, beaucoup plus long, persistant jusqu'en 1860 lorsque Napoléon III décida de rattacher le comté de Nice à la France, donnant ainsi un nouveau voisin à la Principauté de Monaco.
Cet épisode méconnu de l'histoire monégasque témoigne des turbulences géopolitiques qui agitèrent l'Europe au lendemain des guerres napoléoniennes, et rappelle la position délicate des petits États souverains pris dans les jeux des grandes puissances.



