Mexique : l'héritage sanglant des milices d'autodéfense du Michoacán
Mexique : l'héritage des milices d'autodéfense du Michoacán

Mexique : l'héritage sanglant des milices d'autodéfense du Michoacán

Le 29 juin 2023, sous le soleil brûlant de la Tierra Caliente, la camionnette blindée d'Hipólito Mora est criblée de balles. Plus de six cents impacts transpercent le véhicule. L'ancien chef des milices d'autodéfense tombe avec ses gardes du corps, dix années après avoir défié les cartels dans le village de La Ruana, au cœur de l'État du Michoacán. Son frère, José Guadalupe Mora Chávez, surnommé « Lupe », n'a jamais quitté les lieux de ce drame.

La naissance d'une résistance armée

« Le 24 février 2013, mon frère a convoqué le peuple pour prendre les armes », raconte Lupe aujourd'hui. « Nous en avions assez de payer des 'cuotas' pour tout. Le cartel des Caballeros Templarios contrôlait absolument tout. » À cette époque, l'organisation criminelle impose des taxes illégales sur les commerces, pratique des enlèvements et des assassinats. La population locale, exaspérée, se soulève finalement.

« Ce fut une guerre affreuse. Beaucoup de sang. Beaucoup de morts », souffle Lupe, la voix empreinte d'émotion. Les milices d'autodéfense naissent ainsi au Michoacán en 2013, dans la colère des producteurs de citron et d'avocat étranglés par l'extorsion systématique. Elles représentent alors l'une des réponses citoyennes les plus spectaculaires à l'effondrement local de l'État face à la puissance des cartels.

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Un héritage profondément ambivalent

La percée de ces milices a un double effet, à la fois militaire et symbolique :

  • Elle contribue significativement à l'affaiblissement des Caballeros Templarios
  • Elle démontre qu'une mobilisation populaire peut briser un ordre criminel établi
  • Elle ouvre cependant une zone grise durable avec des conséquences imprévues

Le pouvoir fédéral tente d'institutionnaliser partiellement ces mouvements à travers les « Fuerzas rurales », mais cette approche génère des infiltrations, des scissions et des reconversions problématiques. Certaines factions deviennent à leur tour des acteurs armés ou politiques, tandis que d'autres sont absorbées par des logiques criminelles, contribuant ainsi à la fragmentation de la violence plutôt qu'à sa disparition.

Dix ans après leur émergence, l'héritage des milices d'autodéfense reste donc profondément ambivalent. Dans certaines communautés indigènes, des formes de rondes communautaires persistent comme dispositifs d'autoprotection légitimes. Mais dans d'autres territoires, l'étiquette « autodéfense » sert parfois de paravent à de nouveaux groupes armés.

La fragmentation criminelle et l'impunité

De cette fragmentation émerge un nouveau groupe criminel : Los Viagras, branche armée du cartel La Nueva Familia Michoacana (LNFM), dirigé par Nicolás Sierra Santana selon Lupe. « C'est lui qui a fait tuer mon frère en 2023. Parce qu'il dénonçait tout ce qu'ils faisaient ici », accuse-t-il aujourd'hui avec amertume.

Hipólito Mora s'était lui-même lancé en politique après l'épisode des milices, candidat malheureux aux législatives puis au poste de gouverneur du Michoacán. Sa mort spectaculaire a relancé les accusations d'impunité qui rongent la région. Trois années plus tard, Lupe dénonce l'absence d'avancées réelles dans l'enquête. « On me dit qu'ils travaillent, mais je ne vois rien. Tant que Nicolás Sierra Santana ne sera pas arrêté, il n'y aura pas de justice. »

Les États-Unis offrent cinq millions de dollars de récompense pour la capture de Sierra Santana. « Je vois d'un bon œil la pression américaine. Sans elle, ils ne feraient rien », confie Lupe. Cette impunité nourrit un cycle sans fin de violences. En octobre 2025, Bernardo Bravo, leader des producteurs d'agrumes d'Apatzingán, est retrouvé assassiné dans son véhicule. Comme Hipólito avant lui, il avait osé dénoncer le « kidnapping commercial » de toute une filière par les cartels.

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L'économie sous emprise criminelle

À La Ruana, les dix mille habitants vivent toujours sous une tension permanente. « Ce sont les mêmes injustices qu'en 2013 », affirme Lupe sans ambages. « Le 'cobro de cuotas' (recouvrement des cotisations) continue. Sur le poulet, la viande, les tortillas… et surtout sur le citron. »

Le mécanisme d'extorsion est selon lui parfaitement rodé : deux pesos sont prélevés sur chaque kilo de marchandises livré aux stations d'emballage. « Elles déduisent l'argent et le remettent directement au cartel. Par peur. » Dans la plaine brûlante de Tierra Caliente, l'économie locale repose presque exclusivement sur la culture du citron. Quand le prix chute à quatre pesos le kilo, « la situation devient très difficile » pour les producteurs déjà saignés par l'extorsion.

De la résistance armée à l'engagement politique

La violence fluctue au gré des luttes internes entre cartels. « Il y a trois mois encore, il y avait des fusillades tous les jours. Deux cartels s'affrontaient ouvertement », rapporte Lupe. Une base militaire et des éléments de la Garde nationale sont installés dans le village, mais leur présence semble insuffisante. « Ils font des rondes, mais on ne voit pas qu'ils travaillent vraiment », critique-t-il.

Lupe dénonce « une grande absence » de l'État et accuse le gouverneur Alfredo Ramírez Bedolla d'être « mêlé au crime organisé », accusation que l'intéressé, interviewé par nos soins, dément catégoriquement. Le gouverneur explique au contraire « avoir considérablement renforcé la lutte contre les cartels avec l'aide de la présidente Claudia Sheinbaum ».

La vie de José Guadalupe Mora Chávez a basculé irrémédiablement. « Avant, j'étais libre. Maintenant, je dois me déplacer avec une escorte permanente », confie-t-il. Pourtant, il refuse obstinément de quitter la région. Officiellement auxiliaire du maire de Buenavista, ville de cinquante mille habitants, il reçoit les habitants, règle des litiges fonciers et signe des documents administratifs.

À La Ruana, le souvenir d'Hipólito Mora demeure ambivalent : héros pour les uns, figure controversée pour les autres. Son buste a été vandalisé en 2025. Son frère, lui, reste debout. « Je continue à lever la voix », affirme-t-il avec détermination. En 2027, il entend briguer la mairie afin « d'essayer de changer les choses ». Sa trajectoire ressemble étrangement à celle de son frère défunt : des armes aux urnes, un parcours qui symbolise les espoirs et les contradictions de la lutte contre les cartels au Michoacán.