Les assauts menés par les rebelles touareg et les groupes djihadistes marquent un tournant stratégique pour Moscou, dont l’influence et la fiabilité sont remises en question au sein de la junte malienne. En 2023, des mercenaires russes aidaient l’armée à reprendre pied dans le nord du Mali, faisant de cette zone la tête de pont de la stratégie russe en Afrique de l’Ouest. Trois ans plus tard, le vent a tourné pour Moscou, dont l’image est écornée par son incapacité à défendre la junte et la ville-symbole de Kidal lors des attaques rebelles sans précédent du week-end.
Les Russes doivent se retirer de « tout le Mali »
Lors d’un entretien à Paris mercredi, le porte-parole des rebelles touareg du Front de libération de l’Azawad (FLA), Mohamed Elmaouloud Ramadane, a mis la pression sur les 2 500 à 3 500 paramilitaires russes qui soutiennent le pouvoir malien face aux groupes armés. Le FLA, allié aux djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, allié à Al-Qaïda), a porté un rude coup à la junte en lançant samedi, jusqu’aux abords de la capitale, Bamako, une série d’assauts qui ont viré au mauvais scénario pour les Russes. Les assaillants ont tué le ministre de la Défense Sadio Camara, considéré comme le principal architecte du repositionnement stratégique prorusse du Mali depuis l’arrivée des militaires au pouvoir en 2020.
Le recul des forces russes à Kidal
Le FLA a également pris une éclatante revanche sur les Russes à Kidal, ville-clé du Nord et bastion historique des Touareg. En novembre 2023, les combattants russes, alors déployés sous la bannière du groupe paramilitaire Wagner, avaient aidé l’armée à reprendre la ville. Un triomphe largement salué à l’époque par la population et mis en avant par la junte. Mais trois ans plus tard, les combattants russes, passés l’an dernier sous la bannière d’Africa Corps, un groupe plus directement contrôlé par le Kremlin, ont dû battre en retraite dimanche après avoir conclu un accord avec le FLA pour éviter un bain de sang.
Pour Nina Wilén, directrice du programme Afrique de l’Institut Egmont, « les images de Russes escortés hors de Kidal après des négociations vont certainement ternir l’image du groupe (Africa Corps) en tant que partenaire de sécurité fiable ». Invisible pendant trois jours après les attaques, le leader de la junte malienne, le général Assimi Goïta, a réapparu mardi aux côtés de l’ambassadeur russe, qui lui a assuré que la Russie serait « toujours l’amie du Mali ». « Je tiens également à reconnaître la qualité de la coopération avec nos partenaires stratégiques, notamment la Fédération de Russie », a déclaré le général Assimi Goïta mardi soir.
Tensions internes et limites stratégiques
Toutefois, certains analystes y voient un affichage de façade. « Ni le général Assimi Goïta ni aucun membre de conseil militaire ne fait désormais confiance aux Russes », estime Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. « Les Russes ont trahi », accuse un officiel malien. Cette dernière année, des témoignages ont fait état de tensions croissantes sur le terrain entre soldats maliens et combattants russes, chacun accusant l’autre d’être un maillon faible.
Au niveau stratégique, Bamako comme Moscou « ont sous-estimé la profondeur du conflit et les limites d’une solution purement militaire », a résumé cette semaine Sergueï Eledinov, officier militaire russe à la retraite et expert en sécurité africaine. « À l’époque Wagner, ils allaient vraiment au carton avec les Maliens. Ils étaient même appréciés pour ça. En comparaison, Africa Corps sont un peu sur la retenue et font plus de la protection, de la formation, du défensif », note Lou Osborn, enquêtrice du collectif All Eyes on Wagner.
Perspectives d’évolution pour Africa Corps
Dans ce nouveau contexte, plusieurs analystes parient sur un retrait russe du nord et du centre du pays. Africa Corps pourrait se concentrer à l’avenir sur la protection de Bamako et des installations-clés comme l’aéroport, estime Ulf Laessing, directeur du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer au Mali. Si un départ à court terme serait « un vrai camouflet en termes d’image » pour la Russie, il lui faudra s’adapter au nouveau cadre posé par les attaques du week-end : les opposants aux juntes militaires commencent à se coordonner, et il existe un risque d’extension du modèle malien au Niger et au Burkina Faso voisins, souligne M. Eledinov.



