Grecia Quiroz, veuve devenue maire d'Uruapan, poursuit le combat contre les cartels
Grecia Quiroz, veuve devenue maire, poursuit le combat contre les cartels

Le sombrero de la résistance : Grecia Quiroz, veuve devenue maire d'Uruapan

Regard d'acier et sombrero noir solidement vissé sur la tête, Grecia Quiroz reçoit dans la lumière dorée du couchant qui inonde la Maison de la culture d'Uruapan. Cette ville du Michoacán compte environ 350 000 habitants. À quelques mètres seulement, de l'autre côté des murs épais, s'étend la place Morelos où son existence a basculé de manière tragique et irréversible.

Un assassinat public lors de la fête des Morts

C'est en ce lieu même, au cœur d'Uruapan, que son époux, le maire Carlos Manzo, a été exécuté publiquement le 1er novembre 2025, en pleine célébration de la fête des Morts. Le 22 février suivant, Nemesio Oseguera Cervantes, alias « El Mencho », chef du redoutable cartel Jalisco Nouvelle Génération, a été abattu à 300 kilomètres de là lors d'une opération militaire. Aujourd'hui, c'est Grecia Quiroz qui occupe le fauteuil municipal, protégée en permanence par des policières armées et des gardes du corps.

Âgée de 36 ans, elle affiche une fermeté de façade, mais la fatigue creuse profondément ses traits et sa voix se brise immanquablement lorsqu'elle évoque l'absence. « Le sombrero, c'est une représentation qu'on ne peut pas laisser de côté », murmure-t-elle en ajustant le feutre qui fut le symbole de lutte de son mari disparu.

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Le traumatisme d'une exécution devant sa famille

« Il n'y a pas une seule nuit où je ferme les yeux sans que l'image ne revienne », confie-t-elle avec une émotion palpable. « C'était un jour de célébration. Carlos était enthousiaste. Il avait travaillé jusqu'à deux, trois, quatre heures du matin pour que l'événement soit parfait. » Dans la foule compacte, il tenait un enfant dans ses bras, tandis qu'un autre s'agrippait à elle. « Au moment précis où une femme a levé son téléphone pour faire un selfie avec lui, quelqu'un est arrivé, a sorti son arme et a commencé à tirer. »

Elle s'est enfuie avec ses enfants, plongée dans l'horreur. « On m'a gardée recluse presque deux heures sans me dire ce qui se passait. On m'a affirmé : “Il a un pouls, il part à l'hôpital.” Je me suis accrochée désespérément à cet espoir. Puis j'ai appelé quelqu'un qui se trouvait dans l'ambulance. Il m'a révélé qu'il n'avait pas survécu. »

Une succession politique immédiate

Quatre jours seulement après le drame, le Congrès du Michoacán la désigne maire suppléante pour achever le mandat 2024-2027. Cette décision fait suite à la demande pressante du « Mouvement du sombrero », la plateforme citoyenne fondée par son époux, élu sans étiquette politique en 2024. « Je n'ai pas eu le temps de faire mon deuil », déclare-t-elle sobrement. « Mais je ne pouvais pas laisser le mouvement se perdre. Je ne pouvais pas abandonner son combat. »

Carlos Manzo, âgé de 40 ans, était devenu une figure nationale avec son sombrero caractéristique, son gilet pare-balles exhibé devant les caméras et ses diatribes virulentes contre la corruption et le crime organisé. Il promettait notamment de protéger les producteurs d'avocats contre le racket systématique des cartels. Uruapan est en effet la capitale mondiale de cet « or vert » : le Mexique représente à lui seul plus d'un tiers de la production mondiale, une manne financière qui attise toutes les convoitises.

Les sombres liens entre politique et narcotrafic

L'enquête a conduit à plusieurs arrestations significatives. Les autorités fédérales ont interpellé Jorge Armando « N », alias « El Licenciado », présenté comme un coordinateur clé du crime organisé, et ont évoqué l'implication directe du cartel Jalisco Nouvelle Génération. Mais Grecia Quiroz va beaucoup plus loin dans ses accusations : « Carlos dérangeait énormément d'acteurs politiques. Il affirmait que si quelque chose lui arrivait, certains adversaires devraient être investigués. » Elle n'écarte absolument pas la thèse d'« un crime politique ».

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Sur les liens troubles entre pouvoir et narcotrafic, elle ne mâche décidément pas ses mots. « Beaucoup de politiciens se lient au crime organisé pour obtenir des services de campagne électorale. Ensuite, ils ont des engagements à honorer. Et tout se corrompt inexorablement. » Son mari, insiste-t-elle avec force, avait refusé toute compromission. « Il répétait : “Je n'accepterai l'argent de personne. Je préfère perdre proprement que gagner à genoux.” Il martelait : “Ne venez pas me chercher. Avec moi, vous n'obtiendrez absolument rien.” »

Gouverner sous protection fédérale permanente

Aujourd'hui, elle gouverne sous protection fédérale renforcée. Des agents spécialisés assurent sa sécurité et celle de ses enfants en permanence. « Je ne vais pas monter dans une camionnette blindée et aller dans les collines comme lui », reconnaît-elle avec réalisme. « J'ai mes enfants. Je suis tout ce qu'il leur reste désormais. » Mais elle promet solennellement de tenir la ligne tracée par son époux. « Si nous sommes du côté des gens, nous sommes plus nombreux. Il y a plus de gens bien que de délinquants. »

Les lundis, elle tient des permanences citoyennes assidues. « C'est là qu'on voit la vraie nécessité, la détresse concrète. Des gens viennent demander des médicaments, un transfert en ambulance, une aide pour des funérailles. » Elle reste parfois cinq heures d'affilée à écouter patiemment. « Carlos, durant les derniers mois, restait jusqu'à 23 heures sans faiblir. »

Uruapan, une ville sous tension permanente

Uruapan demeure une ville sous tension extrême. Le taux d'homicides dépasse alarmamment les 60 pour 100 000 habitants. « Les gens ont peur de sortir le soir », constate-t-elle amèrement. « Avant, on pouvait sortir librement. Aujourd'hui, tu te confrontes à quelqu'un et il sort immédiatement une arme. Ils tuent sans aucune peur, parce qu'ils pensent qu'il n'y aura pas de conséquence. »

Son ambition est à la fois simple et immense : « Je veux laisser la paix à Uruapan. Que nos enfants puissent aller à l'école et revenir à la maison sereinement. Que les familles puissent sortir dîner sans craindre de ne pas rentrer vivantes. » Elle affirme avoir reçu la promesse formelle de la présidente Claudia Sheinbaum que « le meurtre ne resterait pas impuni » et que l'appui fédéral ne serait pas « temporaire ou symbolique ».

L'héritage d'un combat à perpétuer

Dans la salle de réunion où elle reçoit, la photo de Carlos Manzo veille silencieusement. Après avoir posé devant l'objectif, elle souffle profondément avant de conclure : « Aujourd'hui, beaucoup de gens viennent me voir en me disant qu'ils se sentent déprotégés depuis que Carlos n'est plus là. Je ne peux pas être lui, je ne peux pas agir exactement comme lui, mais je ne laisserai pas ce mouvement s'effondrer. Je ne laisserai pas un opportuniste venir détruire tout ce pour quoi il s'est battu jusqu'au sacrifice ultime. »