Le rêve brisé des monarchies du Golfe
Les États du Golfe Persique avaient construit une illusion de sécurité sur leur alignement avec Washington et leur rapprochement avec Jérusalem. Ils croyaient que leur position de fournisseurs essentiels de gaz, de pétrole et de produits chimiques les protégerait des menaces extérieures, y compris de l'Iran voisin. Cette confiance les avait même conduits à nourrir des ambitions de puissance régionale, visibles dans les rivalités entre Émirats arabes unis et Arabie saoudite sur le continent africain.
L'artifice révélé au grand jour
La guerre actuelle a brutalement déchiré ce voile d'illusion. La sécurité de ces États s'avère profondément artificielle, reposant sur des alliances avec Israël et les États-Unis qui les entraînent dans des conflits sans leur laisser de voix au chapitre. Leur puissance militaire, pourtant équipée d'armements sophistiqués et coûteux, se révèle incapable de répliquer efficacement face aux attaques.
Les fondements mêmes de ces sociétés montrent leur caractère artificiel :
- Des régimes médiévaux dans leur conception du pouvoir mais ultramodernes dans leur surveillance des populations
- Une prospérité vulnérable à quelques tirs de roquettes dans le détroit d'Ormuz
- Des économies de rente où une minorité vit des ressources naturelles et du travail d'autrui
- Des sociétés où les étrangers représentent 85% de la population aux Émirats et au Qatar, 45% en Arabie saoudite
La dépendance chimique révélée
La crise actuelle dépasse largement le cadre régional. Ces États n'étaient finalement que les gestionnaires locaux de la mondialisation. Si notre dépendance à leur pétrole et gaz était connue, nous découvrons aujourd'hui leur rôle crucial dans l'industrie chimique mondiale.
Au moment où l'hémisphère nord entre dans la saison des semences, nous prenons conscience que le Golfe Persique produit plus d'un tiers de l'urée mondiale, engrais azoté essentiel à l'agriculture moderne. Son prix a augmenté de 35% en un mois et de 60% en un an, ce qui réduira nécessairement sa consommation avec des conséquences directes sur les rendements agricoles.
Concernant l'aluminium, dont la région représente 10% de la production mondiale, les prix ont bondi de près de 50%. Ces exemples illustrent le coût économique d'une intervention israélo-américaine qui aura également des conséquences géopolitiques durables.
La fin de l'oasis de prospérité
L'Iran a démontré non seulement son pouvoir de nuisance, mais aussi sa détermination à l'utiliser. Le Golfe ne redeviendra jamais l'oasis de prospérité occidentale qu'il était. Sa vulnérabilité est désormais évidente pour tous. La sécurité future de la région dépendra de la capacité des États locaux à trouver un accommodement avec leur puissant voisin iranien. Sans cela, le chaos s'installera, mettant fin à leur rôle économique.
Les leçons de la dépendance globale
À moyen terme, cette crise nous oblige à réexaminer les risques que font peser sur notre sécurité et prospérité les dépendances inhérentes à la mondialisation. Durant la période de l'ordre occidental maintenant révolue, rien n'entravait le déploiement des chaînes de valeur à l'échelle mondiale.
Aujourd'hui, à l'ère de la fragmentation du monde, du retour des frontières et de l'exacerbation des ambitions géopolitiques, cette logique purement économique nous rend vulnérables aux chocs externes. La pandémie de Covid-19 nous l'avait déjà montré : la fermeture d'un port chinois pouvait paralyser une usine française. Les tensions politiques actuelles multiplient et aggravent ces incertitudes, que ce soit par la guerre elle-même ou par les sanctions qui l'accompagnent.
Nous passons du tout économique des trente dernières années au tout politique. Nous ne pouvons plus nous soumettre aveuglément aux lois du libre-échange sans nous interroger sur la relocalisation de certaines activités stratégiques. Parfois, la rentabilité devra s'effacer devant les impératifs de sécurité nationale.
Cette question d'une ampleur considérable suppose de remettre en cause des dogmes établis et de consentir à des efforts et sacrifices importants. Ni les citoyens ni les gouvernements ne semblent prêts à y répondre, alors que les fragilités artificielles du Golfe nous rappellent cruellement l'urgence de cette réflexion stratégique.



