Dune et l'Iran : comment la fiction éclaire les conflits géopolitiques contemporains
Dune et l'Iran : la fiction éclaire les conflits géopolitiques

Dune, l'épice et le pétrole : une analogie qui traverse les décennies

« Celui qui contrôle l'épice contrôle l'univers ». Cette célèbre citation du roman Dune de Frank Herbert connaît un pic de popularité inédit sur les réseaux sociaux soixante ans après la sortie du livre. Pour de nombreux internautes, cette phrase résonne étrangement avec la situation géopolitique actuelle, notamment le contrôle exercé par l'Iran sur une partie cruciale des ressources pétrolières mondiales.

Une correspondance troublante entre fiction et réalité

Dans l'œuvre de Frank Herbert, l'épice mélange est la ressource la plus précieuse de l'univers, indispensable aux voyages spatiaux. Elle ne se trouve que sur une seule planète : Arrakis. Cette rareté évoque immédiatement l'or noir et la position stratégique de l'Iran, qui contrôle le détroit d'Ormuz. Comme Arrakis, l'Iran est une puissance régionale disposant d'un levier démesuré grâce à sa position géographique.

Les parallèles ne s'arrêtent pas là. Le désert d'Arrakis rappelle les paysages du Moyen-Orient, tandis que les Fremens, peuple autochtone de la planète, présentent des inspirations arabiques évidentes dans leurs noms, leur description physique et leur volonté de lancer un jihad galactique. Comme l'Iran, les Fremens forment une société ultra-religieuse qui voit en Paul Atréides un élu prophétique.

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Des intentions délibérées de l'auteur

Frank Herbert n'a jamais caché les analogies entre son univers fictif et les réalités pétrolières de son époque. Dans des interviews, l'auteur américain a explicitement reconnu que CHOAM, le cartel intergalactique contrôlant le commerce de l'épice, était une transposition de l'OPEP, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole fondée en 1960 à Bagdad.

Cette obsession pour les ressources stratégiques remonte même au premier roman d'Herbert, Le Dragon sous la mer (1956), qui traitait déjà directement de l'exploitation pétrolière. L'histoire suivait un sous-marin chargé de siphonner des puits de pétrole en territoire ennemi pour les ramener aux États-Unis.

La fiction comme grille de lecture des conflits contemporains

La sortie récente de la bande-annonce du troisième volet de l'adaptation cinématographique de Denis Villeneuve, combinée à la campagne des Oscars de Timothée Chalamet (interprète de Paul Atréides), a remis Dune sous les projecteurs. Cette actualité culturelle a facilité les comparaisons avec le conflit iranien en cours.

« Quand on est confronté à des bouleversements géopolitiques majeurs, on mobilise des références communes où tout le monde peut se retrouver », explique Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication à l'université catholique de l'Ouest.

Dune n'est pas un cas isolé

Dune est loin d'être la seule œuvre fictive invoquée pour comprendre les conflits mondiaux. Durant la guerre en Ukraine, c'est Le Seigneur des anneaux qui a servi de référence privilégiée. Dès 2022, le ministre ukrainien de la Défense comparait ses troupes à celles résistant aux assauts du Mordor, le camp du mal chez Tolkien. Les soldats russes sont encore aujourd'hui souvent qualifiés d'« orcs » par la population et les dirigeants ukrainiens.

L'artiste ukrainien Oleg Shupliak a même peint en 2022 une fresque monumentale représentant la « bataille contre le Mordor », avec des drapeaux russes clairement identifiables. Ces œuvres fictives offrent souvent une vision binaire du conflit (bien contre mal), facilitant ainsi sa modélisation mentale.

Les limites dangereuses de l'analogie fictionnelle

« La fiction donne l'illusion de mieux comprendre un conflit en proposant une grille de lecture familière », souligne Alexandre Eyries. Il rappelle que nos connaissances sur la société iranienne – son aspect visuel, géographique et culturel – restent très limitées pour la plupart d'entre nous.

« On se tourne alors vers une société fictive désertique que nous connaissons mieux, que ce soit par le cinéma ou la littérature. Dune sert de référence comme aurait pu l'être Lawrence d'Arabie. »

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Cette mise à distance par la fiction présente cependant des risques importants. « Cela peut donner l'impression que le conflit est lointain, sans conséquences réelles, contribuant ainsi à le déshumaniser et à nous désensibiliser », met en garde le chercheur.

Les gouvernements ont bien compris l'intérêt de ces références culturelles, produisant des clips de guerre de plus en plus cinématographiques qui empruntent des codes à la fiction. Les récentes vidéos de la Maison-Blanche sur les bombardements en Iran en sont un exemple frappant.

Pendant ce temps, la réalité continue de frapper : ce mardi, la guerre avait déjà causé au moins 3 268 morts en Iran selon l'ONG HRANA, et plus de 1 000 victimes au Liban selon les autorités locales. L'épice reste une fiction, mais les conséquences humaines des conflits géopolitiques, elles, sont bien réelles.