Dnipro, quatre ans de guerre : une ville à l'épreuve des fronts et de l'identité ukrainienne
Par Rémy Ourdan, envoyé spécial à Dnipro, Ukraine. Publié aujourd'hui à 05h45. Temps de lecture estimé : 12 minutes.
Cette ville industrielle, considérée comme un fief historique de la communauté juive, incarne à elle seule l'histoire complexe de l'Ukraine et une certaine idée de la résistance face aux poussées continues de l'armée russe, quatre années après le début du conflit. Borys Filatov, maire de Dnipro, sourit avec une pointe de fatalisme. « Je ne fais jamais de plan au-delà d'une semaine », confie-t-il. En ce jour d'hiver 2026, l'édile constate que le front se rapproche inexorablement et, de fait, les attaques de missiles et de drones se multiplient.
Une cible stratégique pour Moscou
Impressionné mais pas ébranlé, Borys Filatov sait que la conquête de sa ville constituerait, en cas de nouvelle offensive russe, un objectif prioritaire pour Moscou et marquerait un véritable tournant dans la guerre. Située au « carrefour des trois fronts » comme il le décrit, Dnipro est moins connue et peut-être moins aimée que Kiev, Kharkiv ou Odessa, mais elle se trouve au cœur même du conflit ukrainien.
Carrefour militaire, logistique et humanitaire, la ville est posée à cheval sur le fleuve Dniepr, à l'image de la capitale Kiev. Elle représente la porte du sud, vers Zaporijia, et de l'est, vers le Donbass où les combats font toujours rage. Depuis son offensive, qui dure depuis un an et demi, contre la ville de Pokrovsk – qu'elle n'est toujours pas parvenue à conquérir –, l'armée russe avance, depuis l'été 2025, jusqu'à la région de Dnipropetrovsk, où elle s'est emparée de quelques villages.
« Nous savions que cela allait arriver, mais ce n'est pas agréable », admet le maire. « Pour Moscou, c'est une borne symbolique. » Au rythme où elle progresse, l'armée russe est encore loin de Dnipro, mais chacun mesure à quel point la cité industrielle constitue une cible de choix, tant sur le plan stratégique que psychologique.
Une identité ukrainienne en construction
Dnipro est une ville étrange, un peu en mal d'identité. Elle n'est ni l'invincible capitale, Kiev, qui s'est levée devant les chars russes aux premières heures de l'invasion du 24 février 2022, et a sauvé l'existence de l'État ukrainien tel qu'il existe aujourd'hui ; ni la vibrante Kharkiv, devenue un symbole de résistance héroïque ; ni l'indolente Odessa, qui déchaîne des passions contradictoires et dont le nom est célèbre dans le monde entier ; ni la charmante Lviv, pionnière de l'identité nationale, devenue une sorte de capitale bis, à la frontière de l'Europe, lorsque les Kiéviens cherchaient à mettre leurs familles à l'abri.
Pourtant, Dnipro incarne une autre facette de l'Ukraine en guerre : celle d'une première cité « de l'arrière » où se côtoient quotidiennement résidents historiques, réfugiés fuyant les zones de combat et militaires en transit. Cette cohabitation forcée dessine les contours d'une nouvelle réalité sociale, où la vie tente de suivre son cours malgré la menace permanente.
La ville, avec son héritage industriel et sa position géographique cruciale, devient ainsi un laboratoire de la résilience ukrainienne. Les défis sont immenses : sécuriser les approvisionnements, gérer l'afflux de populations déplacées, maintenir une activité économique minimale tout en se préparant à une éventuelle escalade du conflit.
Quatre ans après le début de la guerre, Dnipro témoigne de la capacité d'une nation à tenir face à l'adversité, tout en interrogeant sa propre place dans le récit national. Entre tradition et modernité, entre passé soviétique et aspirations européennes, la ville continue d'écrire son chapitre dans l'histoire tourmentée de l'Ukraine.



