La coupure de Starlink plonge l'armée russe dans le chaos des communications
Sur le front ukrainien, le froid glacial de février a été accompagné d'une vague de panique inhabituelle sur les chaînes Telegram des blogueurs militaires russes. Cette inquiétude ne devait rien aux conditions météorologiques, mais à une décision soudaine d'Elon Musk. "La désactivation brutale de Starlink par Musk s'avère extrêmement problématique pour nos forces", témoigne l'un de ces comptes ultranationalistes très populaires, visiblement angoissé. "Pour l'instant, nos troupes ne disposent pas de système équivalent."
Un autre compte, suivi par plus d'1,5 million de personnes, lance un appel aux dons pour financer des radios et pallier aux "problèmes de communication" survenus parmi les troupes : "Après le blocage de Starlink, les soldats sur le front ont besoin en urgence de notre aide pour relancer l'offensive et repousser les attaques ennemies."
Le coup de force technologique d'Elon Musk
À l'origine de cet affolement, Elon Musk, patron de SpaceX et de sa filiale Starlink, a soudainement décidé début février d'empêcher l'accès de l'armée russe à sa constellation de plus de 10 000 satellites. Ces satellites fournissent une connexion Internet haut débit partout sur le front ukrainien. Un revers cinglant pour les forces de Poutine qui rappelle l'impact spectaculaire que peuvent avoir les décisions de l'homme d'affaires américain sur le champ de bataille.
"Cette connectivité par satellite est devenue cruciale", confirme Thibault Fouillet, directeur scientifique de l'Institut d'études de stratégie et de défense. "Concrètement, elle permet d'échanger des informations en temps réel, de coordonner des frappes d'artillerie et de drones, ou même de guider des missiles et munitions nécessitant une connexion GPS."
Un système de filtrage qui change la donne
Tout est parti d'un simple tweet d'Elon Musk le 1er février : "Il semblerait que les mesures prises pour empêcher l'utilisation non autorisée de Starlink par la Russie aient porté leurs fruits." Bien que les sanctions américaines interdisent de vendre les services de Starlink à la Russie, Moscou avait trouvé dès 2023 des moyens de contournement via le marché noir ou des pays tiers.
Mais la mise en place par SpaceX et Kiev d'un système de filtrage autorisant uniquement la connexion aux dispositifs préalablement inscrits sur une "liste blanche" a brutalement privé les Russes de toute connexion. La déconvenue est d'autant plus sévère que l'armée russe avait généralisé l'usage de Starlink au combat, allant jusqu'à équiper certains drones à longue portée de terminaux pour en démultiplier le potentiel destructeur.
"L'intégration de Starlink dans leurs systèmes aériens leur permettait d'être presque insensibles au brouillage et pilotables avec une grande précision", retrace Kateryna Bondar, chercheuse au Center for Strategic and International Studies de Washington. Ces drones équipés de Starlink ont rapidement fait leurs preuves, permettant fin janvier des frappes contre des véhicules en mouvement et même contre deux trains.
Les tentatives désespérées de remplacement
Privés des technologies d'Elon Musk, les Russes tentent de s'adapter rapidement. À la mi-février, plusieurs médias du pays ont relayé le premier test d'un système baptisé Barrage-1, un ballon stratosphérique censé transporter des équipements 5G et servir de relais Internet aux troupes au sol. "Ce serait plus de l'ordre de la rustine", jauge Thibault Fouillet. "Pour l'heure, il n'existe pas de capacité clé en main qui leur permettrait de remplacer les performances et la fiabilité de la constellation spatiale d'Elon Musk."
Le projet "Rassvet", le Starlink "made in Russia" piloté par la société privée Bureau 1440, rencontre également des difficultés. Le lancement de ses 16 premiers satellites initialement prévu en 2025 a dû être reporté faute d'avoir été assemblés à temps. À court de solutions, Moscou cherche désormais à soudoyer des Ukrainiens pour qu'ils enregistrent à leur nom des terminaux destinés à être utilisés par les forces russes.
L'armée ukrainienne tire parti de l'avantage
Pendant ce temps, l'armée ukrainienne a habilement su tirer parti de ce coup de pouce donné par le patron de Starlink. Rien qu'en février, ses contre-attaques lui ont permis de réaliser des gains inédits depuis plus d'un an et demi, libérant jusqu'à 200 kilomètres carrés selon les données de l'Institute for the Study of War de Washington.
"La capacité de communication des Russes a été fortement altérée et c'est très problématique en première ligne", souligne Katja Bego, chercheuse à la Chatham House de Londres. "Cela en dit long sur l'état de leur armée, censée être l'une des meilleures du monde, mais totalement dépendante d'un système externe."
Une dépendance qui inquiète toutes les parties
L'Ukraine n'en reste pas moins tributaire de ce service aux mains d'un Elon Musk aussi versatile qu'imprévisible. Son positionnement ambigu sur le conflit avait d'ailleurs éveillé les craintes en mars dernier lorsqu'il avait déclaré sur X : "Mon système Starlink est l'épine dorsale de l'armée ukrainienne. Toute leur ligne de front s'effondrerait si je le coupais."
La connectivité permanente offerte par Starlink est effectivement précieuse à plus d'un titre pour l'Ukraine. Dans les endroits les plus reculés, elle est essentielle pour faire tourner le système Delta, une plateforme clé pour organiser l'action des troupes sur le front. Tous les drones maritimes ukrainiens reposent également sur Starlink pour pouvoir être contrôlés à distance avec une faible latence.
En l'absence de boussole claire, difficile de savoir ce qu'a en tête le milliardaire. "Nous ne le considérons ni comme un héros, ni comme un ennemi", jauge Lesia Orobets, fondatrice de l'ONG ukrainienne Price of Freedom. "Mais l'influence que peuvent avoir ses décisions sur le cours de la guerre et le sort de milliers de vies ne fait que démontrer l'immense responsabilité qui est la sienne."
La recherche de solutions alternatives
Au-delà de Kiev, les chancelleries européennes s'interrogent elles aussi sur une solution de secours. Le franco-britannique Eutelsat, avec sa constellation de satellites OneWeb, pourrait-il s'y substituer ? "Même si elle ne dispose pas encore des moyens de Starlink, cette entreprise a récemment gagné de nombreux clients", note Katja Bego. "De plus en plus de pays européens l'envisagent comme un moyen de ne pas dépendre des services d'Elon Musk."
En mars dernier, sa PDG Eva Berneke avait affiché l'ambition d'atteindre à terme 40 000 terminaux en Ukraine - soit rigoureusement le nombre de ceux déployés par Starlink. Une telle opération nécessiterait toutefois du temps, et surtout, beaucoup d'argent. D'ici là, Kiev n'a guère d'autres choix que de s'assurer les bonnes grâces de l'imprévisible Elon Musk, tandis que Moscou continue de chercher désespérément des alternatives à cette technologie devenue indispensable sur le champ de bataille moderne.



