Stéphane Audoin-Rouzeau : « L'Europe dans un déni de guerre comparable aux années 1930 »
Dans un entretien exclusif, l'historien spécialiste de la Première Guerre mondiale, Stéphane Audoin-Rouzeau, analyse le rapport de l'Occident à la guerre en Ukraine. Il affirme que les Européens refusent d'envisager un conflit possible avec la Russie dans les prochaines années, ce qu'il qualifie de forme d'inconscience collective. Directeur d'études à l'EHESS et président du centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre à Péronne, Audoin-Rouzeau a récemment publié Notre déni de guerre, un ouvrage qui explore cette problématique contemporaine.
Le déni européen face à la réalité ukrainienne
Stéphane Audoin-Rouzeau souligne que l'Europe est plongée dans un déni profond concernant la situation en Ukraine. Bien qu'il se déclare fervent partisan de l'Ukraine, il estime que sa défaite semble inéluctable sur le plan militaire. « La guerre est une question de rapports de force », explique-t-il, en pointant l'échec de la contre-offensive ukrainienne du printemps-été 2023 comme un tournant décisif.
L'historien rappelle qu'avant cette opération, le général français Vincent Desportes, ancien directeur de l'Ecole de guerre, avait averti qu'il faudrait 30 à 40 fois plus de moyens militaires pour briser le front russe. « Un avertissement que nous n'avons pas voulu entendre », déplore Audoin-Rouzeau. Aujourd'hui, l'Ukraine a perdu 20% de son territoire, et sans possibilité de reconquête, sa défaite apparaît inévitable.
Comparaison historique avec la Première Guerre mondiale
Pour illustrer son propos, l'historien établit une analogie avec la situation de la France au printemps 1918. « Si la France avait signé l'armistice à ce moment-là, elle aurait dû accepter la perte de 10% de son territoire et donc, de facto, aurait perdu la guerre », explique-t-il. Cependant, le retournement a été possible grâce à ce que les Anglo-Saxons nomment des « game changers » : l'arrivée de blindés efficaces et l'entrée en ligne des troupes américaines.
Malheureusement, selon Audoin-Rouzeau, aucun game changer similaire n'est visible aujourd'hui pour permettre à l'Ukraine de récupérer ses territoires perdus. Cette absence de perspective stratégique renforce son analyse d'un déni généralisé en Europe.
Les réflexes pacifistes des années 1930
L'historien alerte sur la résurgence en Europe de réflexes pacifistes qui rappellent dangereusement les années 1930. « Les Européens refusent d'envisager un conflit possible avec la Russie, d'ici quelques années », affirme-t-il, qualifiant cette attitude d'inconsciente. Cette tendance au déni, selon lui, empêche une prise de conscience collective des risques géopolitiques actuels.
Stéphane Audoin-Rouzeau, qui a également travaillé sur le génocide des Tutsi au Rwanda, met en garde contre les conséquences de cette méconnaissance de la réalité guerrière. Son analyse souligne l'urgence d'une réflexion approfondie sur la posture européenne face aux conflits contemporains, afin d'éviter les erreurs du passé.