L'historien Stéphane Audoin-Rouzeau alerte sur le déni européen face à la menace russe
Dans un entretien exclusif, l'historien et chercheur Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'EHESS et président du centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre, livre une analyse sans concession de la situation en Ukraine et de la perception européenne de la menace russe. Pour lui, la période actuelle "ressemble beaucoup à un temps d'avant-guerre", une comparaison qui devrait alerter les décideurs politiques.
La double défaite ukrainienne et occidentale
Audoin-Rouzeau établit une distinction cruciale entre les dimensions tactique et stratégique du conflit. Tactiquement, l'Ukraine a malheureusement perdu la guerre, avec 20% de son territoire aux mains de la Russie et aucune perspective de reconquête depuis l'échec de la contre-offensive de l'été 2023. Cependant, stratégiquement, c'est la Russie qui apparaît comme perdante, n'ayant pas atteint ses objectifs politiques de soumission et de vassalisation de l'Ukraine.
L'historien pointe du doigt la responsabilité occidentale dans cette situation : "La défaite tactique ukrainienne est la nôtre, en fait". Il dénonce plusieurs erreurs majeures :
- Le refus initial de croire à l'attaque russe
- Une préparation insuffisante de l'Ukraine
- Des livraisons de matériel trop tardives et en quantité insuffisante
- Des restrictions sur l'utilisation des missiles occidentaux
- Des sanctions progressives et relativement inefficaces
Le déni européen face aux signaux russes
Audoin-Rouzeau insiste sur le déni persistant des Européens face aux signaux envoyés par la Russie depuis 2008. Il énumère les événements qui auraient dû alerter : l'invasion de la Géorgie, la conquête de la Crimée, l'insurrection du Donbass, l'intervention en Syrie. L'invitation de Vladimir Poutine à Brégançon en août 2019 apparaît, rétrospectivement, comme particulièrement surprenante.
L'historien observe que "la Russie nous désigne clairement comme adversaires", parfois dans des discours d'une violence et d'une haine stupéfiantes de la part de politiques et d'intellectuels proches du Kremlin. Pourtant, les Européens peinent à admettre ce que cette désignation implique réellement.
Parallèles historiques inquiétants
Audoin-Rouzeau établit un parallèle troublant entre l'Allemagne post-1918 et la Russie post-1991. Les deux pays sont devenus plus dangereux après leur défaite, ayant puisé dans cet échec des forces nouvelles. Comme l'Allemagne des années 1930 était plus dangereuse que celle d'avant 1914, la Russie des années 2020 pourrait être plus menaçante que celle de la fin de la guerre froide.
Cette analyse conduit l'historien à une conclusion sans appel : "L'obligation de se préparer est une évidence". Il note cependant que, comme dans les années 1930, beaucoup considèrent que toute préparation constitue en elle-même une provocation.
L'illusion d'une paix éternelle
L'historien explique comment les Européens, particulièrement ceux de l'Ouest, ont été "gorgés à la paix" depuis 1945. Ils ont cru sincèrement avoir éradiqué la guerre du continent européen, un vieux rêve renforcé par les deux guerres mondiales. La construction européenne en est le produit direct.
Aujourd'hui, le prix de cette inconscience devient douloureusement visible. L'alliance historique avec les États-Unis s'est dramatiquement affaiblie, et l'Europe est passée d'un temps de paix espérée à un temps qui ressemble de plus en plus à un temps d'avant-guerre.
Les incertitudes américaines et la survie politique par la guerre
Concernant le positionnement de Donald Trump, Audoin-Rouzeau reste prudent mais inquiet. Le président américain semble parfois prêt à trahir l'Ukraine au profit de la Russie, avant de revenir à une position de soutien sous la pression européenne. "On peut craindre qu'à la longue, ce soit la première option qui finisse par l'emporter", estime-t-il.
Enfin, l'historien analyse comment la Russie est devenue un "État-pour-la-guerre", avec des ressources considérables consacrées aux dépenses militaires. Vladimir Poutine évolue dans un temps de guerre, à l'opposé du temps pacifié dans lequel les Européens cherchent désespérément à rester. La survie politique du chef de l'État russe passe désormais par la guerre et le succès militaire, ce qui pourrait constituer une faiblesse politique majeure si ce succès venait à se dérober.



