Raymond Aron analyse l'avenir du 'prophète désarmé' après la chute des Pahlavi
Aron : quel avenir pour le 'prophète désarmé' en Iran ?

Le prophète désarmé face aux défis de la construction étatique

Dans un éditorial publié le 17 février 1979, le philosophe et journaliste Raymond Aron s'interroge sur l'avenir du "prophète désarmé", nouvel homme fort de l'Iran, après la fuite du dernier représentant de la dynastie Pahlavi. Désormais, prévient-il, "la construction de la République islamique pose d'autres problèmes que la destruction de la dynastie Pahlavi".

La chute inéluctable d'un régime discrédité

L'aboutissement de la lutte entre les deux pouvoirs, l'ayatollah Khomeini et Chapour Bakhtiar, ne faisait aucun doute. En quittant le pays, le chah avait, en réalité, abdiqué. Le Premier ministre tenait son pouvoir d'un souverain qu'il avait lui-même combattu pendant des années. Il se réclamait d'une légalité que les foules bafouaient constamment.

Si l'Armée n'avait pas pu ou pas voulu sauver la dynastie, pourquoi aurait-elle résisté jusqu'au bout à une vague populaire montante ? Dans ce duel entre le vieux chef religieux et l'Empereur, Aron note que l'un, depuis son village français, remplissait le monde de ses anathèmes tandis que l'autre, isolé dans son palais, avouait presque les méfaits que ses adversaires lui reprochaient.

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Le chah livra lui-même aux critiques ceux qui l'avaient servi et promit de restaurer les libertés qu'il avait supprimées, espérant peut-être apaiser le peuple en reprenant à son compte le programme des opposants. Une stratégie dérisoire, selon Aron : "Quand la colère jette les masses dans la rue, les concessions ne servent de rien ; plus exactement, elles affaiblissent le pouvoir contesté".

L'émergence des forces révolutionnaires

L'ayatollah Khomeini et Chapour Bakhtiar souhaitaient tous deux un dénouement différent. Certains épisodes demeurent incompréhensibles, comme l'expédition de la garde impériale contre la caserne de l'aviation le vendredi. Lors de ce premier combat entre troupes fidèles et troupes ralliées à l'ayatollah, les commandos révolutionnaires sortirent de la clandestinité.

Les fedayin (marxistes-léninistes), rattachés ou non au parti Toudeh, et les moudjahidin, guérilleros musulmans, prirent dès lors la tête de l'insurrection. La population de Téhéran se joignit à ceux qui, dans l'ombre, se préparaient au grand jour. Le dimanche après-midi, le commandant suprême des forces armées déclara sa neutralité. Le Premier ministre, après un entretien avec Mehdi Bazargan, donna sa démission.

À la fin de la journée, ce qui restait de la dynastie Pahlavi avait disparu. "Le prophète désarmé l'a emporté sur les armes" qui, quelques jours plus tôt, défilaient encore dans les avenues de la capitale.

Les défis de la reconstruction

La construction de la République islamique pose désormais des problèmes différents de ceux de la destruction de l'ancien régime. La grève générale prolongée pendant des mois, la paralysie des entreprises et l'arrêt de la production pétrolière ont coûté à l'économie iranienne des pertes difficiles à calculer.

Pour éviter la ruine, voire la famine, le nouveau gouvernement doit avant tout obtenir la reprise du travail de tous, fonctionnaires et ouvriers. Pendant les consultations prévues par l'ayatollah (référendum sur la République islamique et élection d'une Assemblée constituante), la tâche essentielle revient au gouvernement : reconstruire le pays.

Dans une interview à Newsweek, Noureddin Kianouri, chef du parti Toudeh résidant en RDA, invoqua le témoignage du chah lui-même pour confirmer que les ouvriers du pétrole suivaient les directives de son parti. Le parti Toudeh, désormais légalisé, s'efforcera selon sa tactique coutumière de prendre des positions, de créer et contrôler les syndicats, se transformant en puissance parallèle ou rivale.

Une révolution aux spécificités iraniennes

Toutes les comparaisons entre la révolution iranienne et les révolutions européennes pèchent par quelque aspect. Khomeini ne ressemble pas à Kerenski ; le parti Toudeh ne constitue pas l'équivalent des soviets. Dans une société déstabilisée par une modernisation sauvage, la religion nationale, le chiisme, a exprimé, organisé et exalté le rejet par le peuple de l'Occident.

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Le retour à l'Islam pur et dur ne tiendra pas lieu de riz et de thé. On ne ramènera pas à la campagne les millions d'hommes qui l'ont quittée. La suppression des cinémas, le châtiment pour la femme adultère, la mise au ban des minorités (juive, arménienne, zoroastrienne, baha) : probablement. Mais la République islamique a besoin de la nouvelle bourgeoisie, des laïcs, des techniciens, indispensables au fonctionnement de l'économie.

Le Premier ministre, de formation scientifique et profondément religieux, symbolise la synthèse qui pourrait sauver l'Iran de la décomposition et d'une autre tyrannie. La phrase célèbre de Machiavel revient à l'esprit : "les prophètes désarmés périssent". Pour l'instant, il faudrait compléter : "les souverains armés périssent, eux aussi".

Les défis du gouvernement

Mais le prophète, hier désarmé, n'avait pas la mission et la responsabilité de gouverner un pays de 35 millions d'habitants. La révolte de l'Église chiite contre le pouvoir appartient à la tradition iranienne. Reza Chah, qui établit la dynastie Pahlavi en 1926, mit fin par des méthodes brutales à l'agitation religieuse.

L'Iran de 1979 n'est plus celui de 1926. Téhéran compte 6 millions d'habitants, au lieu de 200 000 ou 300 000 il y a un demi-siècle. L'ayatollah peut donner satisfaction aux aspirations religieuses des masses. Mais que donnera-t-il aux ouvriers, déjà plusieurs millions ? Que donnera-t-il à l'élite intellectuelle et professionnelle, qui redoute et déteste le fanatisme d'un autre âge ?

Contre les fedayin, les révolutionnaires de l'Islam et du marxisme unis, pour protéger les ambassades, la parole ne suffit plus. L'ayatollah, lui aussi, a besoin d'une police et d'une armée. Le prophète désarmé périt, conclut Aron, laissant entrevoir les immenses défis qui attendent la nouvelle République islamique.