La montée des extrêmes droites en Amérique latine : un tournant politique majeur
Les dictatures militaires des années 1960 et 1970 s'étaient imposées par la force des armes. Aujourd'hui, dans plusieurs pays d'Amérique latine, ce sont par les urnes que des formations politiques ouvertement nostalgiques de ces périodes autoritaires accèdent au pouvoir. Ce phénomène connaît une expansion rapide, alors que le continent avait pourtant connu une importante vague de gauche durant les années 2000 et 2010.
Une progression fulgurante depuis une décennie
Depuis environ dix ans, les partis d'extrême droite connaissent une progression spectaculaire en Amérique latine. Après avoir gouverné la principale puissance régionale, le Brésil, entre 2018 et 2022 avec Jair Bolsonaro, ces forces politiques dirigent actuellement l'Argentine avec Javier Milei, le Chili avec José Antonio Kast, et le Salvador avec Nayib Bukele. Elles pourraient également arriver au pouvoir dans plusieurs autres pays de la région dans un avenir proche.
Trois pays déjà sous gouvernance d'extrême droite
Définir l'extrême droite reste toujours complexe. Il ne s'agit pas d'une catégorie scientifique mais d'un terme d'usage courant, au contenu relatif dans le temps et l'espace, souvent caractérisé par une détermination à maintenir l'ordre social par la force, quitte à écraser les classes subalternes par des méthodes répressives.
En Argentine, la thématique principale mise en avant par Javier Milei est celle du libertarianisme économique et de sa volonté de réduire drastiquement les services publics, qu'il qualifie de "massacre à la tronçonneuse".
Au Chili, selon un schéma qui ressemble à ce qui se passe en Europe, c'est la xénophobie anti-Vénézuéliens, accusés d'être responsables de l'augmentation - pourtant modeste - de l'insécurité, qui constitue le moteur principal du vote pour José Antonio Kast.
Au Salvador, c'est une politique punitiviste aboutissant au plus haut taux d'incarcération du monde, quitte à porter atteinte aux droits humains, qui a fondé la popularité de Nayib Bukele.
Une dynamique qui s'étend à tout le continent
Au-delà de ces trois cas emblématiques, la dynamique des extrêmes droites latino-américaines se manifeste dans d'autres pays de la région. En Uruguay, le parti Cabildo Abierto, aujourd'hui en déclin mais qui a obtenu 11% lors des élections générales de 2019, constitue une réaction face aux avancées progressistes du gouvernement de centre gauche du Frente Amplio en termes de genre et de sexualité.
De 2020 à 2025, il s'est agi du premier cas en Amérique latine de participation gouvernementale de l'extrême droite à un gouvernement dirigé par la droite, avec les portefeuilles de la santé publique et du logement, tout en étant décisif pour atteindre une majorité parlementaire.
Au Venezuela, la Prix Nobel de la paix, María Corina Machado, a toujours été le visage le plus radical de l'opposition au chavisme. Elle se distingue par ses méthodes pour mettre fin au chavisme, son anticommunisme viscéral, son libéralisme économique intégral et ses circulations internationales, affichant notamment sa proximité avec Donald Trump.
Des échéances électorales décisives en 2026
Les échéances de l'année 2026 sont particulièrement importantes pour la dynamique des extrêmes droites latino-américaines. En Colombie, les électeurs auront la possibilité d'opter pour la continuité de la première présidence de gauche du pays, celle de Gustavo Petro, en élisant celui qui est pour l'heure le favori, Iván Cepeda.
Ses deux principaux rivaux sont Abelardo de la Espriella, avocat connu pour avoir défendu des paramilitaires d'extrême droite et des narcotrafiquants, et Paloma Valencia, représentante du parti de l'ancien président Álvaro Uribe.
Au Pérou, l'élection présidentielle pourrait voir la victoire d'un candidat issu des forces les plus à droite du spectre politique. Keiko Fujimori, fille de l'ancien dirigeant autoritaire Alberto Fujimori, est arrivée en tête du premier tour avec 17,05% des suffrages exprimés.
L'enjeu le plus important au vu de la taille du pays aura lieu en octobre lors du scrutin présidentiel brésilien où Flávio Bolsonaro, fils aîné de l'ancien président condamné à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d'État, est au coude-à-coude avec Lula dans les intentions de vote.
Des partis alignés sur Washington
Cette montée en puissance est relativement récente. L'extrême droite ne constituait pas jusqu'à il y a encore quelques années une force électorale influente en Amérique latine. Si l'on pouvait clairement relier les gouvernements autoritaires des années 1970 à ce courant par leur violence et leur anticommunisme, leurs dirigeants n'étaient pas arrivés au pouvoir par la voie des urnes.
Comparées à leurs homologues européennes, les extrêmes droites latino-américaines présentent à la fois des similitudes et des différences. Elles partagent les thématiques de la sécurité, du rejet des préoccupations écologiques, du maintien des dominations de genre et du mépris des diversités sexuelles.
Mais la place géopolitique "dominée" qu'occupe l'Amérique latine au sein du système-monde crée des différences fondamentales. Les extrêmes droites latino-américaines se sont souvent distinguées par leur suivisme à l'égard de la puissance états-unienne.
Le sommet "Bouclier des Amériques" convoqué le 7 mars 2026 par Donald Trump en Floride illustre cette tendance. Il a réuni les présidents d'Argentine, du Chili et du Salvador, mais aussi leurs homologues d'une droite a priori plus modérée de plusieurs autres pays latino-américains.
Pourtant, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique des États-Unis en Amérique latine n'est pas favorable aux Latino-Américains. La doctrine "Donroe", qui promet de rétablir la tutelle américaine sur l'ensemble de la région, pourrait à long terme devenir impopulaire auprès des populations locales.
Les présidents argentin et hondurien ont bénéficié de l'ingérence américaine pour remporter leurs élections respectives. Pour ne pas perdre le contrôle du Parlement, Javier Milei a accepté un prêt de 20 milliards de dollars en échange d'un accord économique de subordination.
Ces dirigeants semblent se mettre au service des États-Unis en dépit des complémentarités économiques avec la Chine, une orientation qui pourrait s'avérer contre-productive à long terme pour leurs propres pays.



