Pays de plus de vingt-cinq millions d'habitants à la démographie explosive — âge médian : quinze ans et neuf mois — le Mali, déjà l'un des plus pauvres au monde, est entré dans une phase critique. Des indépendantistes touaregs ont noué une alliance contre nature avec les djihadistes du JNIM, affilié à Al-Qaïda, menant des offensives coordonnées jusqu'aux abords de Bamako, longtemps réputée imprenable. La junte peut-elle vaciller sous ce choc inédit ? Et quelles répercussions pour toute la région, du Maghreb au Sahel, alors que l'Algérie, la Mauritanie et le Maroc se retrouvent, chacun à leur manière, pris dans cette recomposition stratégique ? Éléments de réponse.
Le Mali est-il sur le point de passer dans l'escarcelle des djihadistes du JNIM avec l'appui du FLA ?
Jean-Hervé Jezequel, directeur adjoint de l'International Crisis Group (ICG), explique : « La situation, ce lundi après-midi, s'est calmée, mais il s'agit d'un calme précaire. On ne constate plus de combats, les éléments armés se sont retirés des villes, hormis celle de Kidal, tout au nord. Cela fait partie de leur méthode : ils attaquent puis se retirent, 'Hit & Run', disent les anglo-saxons. En juin 2025, ils avaient déjà attaqué sept localités simultanément en une matinée. Cette fois-ci, c'est un coup de boutoir très important qu'ils ont porté au pouvoir militaire en place. Ils ont attaqué les trois principales bases aériennes afin de juguler la réponse à leurs assauts, qui ont porté de Kidal jusqu'à Bamako. Ils ont ciblé des personnalités : la maison du ministre de la Défense, Sadio Camara, a été pulvérisée alors qu'il s'y trouvait. Sa mort prouve qu'ils ont développé une capacité à mettre la pression sur les dirigeants du pays. On peut le constater à la fébrilité du pouvoir. »
L'alliance des djihadistes et des Touaregs est-elle une alliance de circonstances ?
Jean-Hervé Jezequel répond : « Ce sont deux groupes qui se rapprochent au nom d'un adversaire commun après s'être combattus. Une période de non-agression a suivi, mais désormais ils affichent aujourd'hui une coopération ouverte. Le Front de libération de l'Azawad a un agenda territorial : ils veulent administrer le nord du pays, un territoire qui est plus vaste que la France, quand le JNIM a un calendrier religieux et politique : instaurer la charia, chute du pouvoir en place, chasser les forces extérieures au pays. »
Comment sont-ils financés, armés ?
Selon Jean-Hervé Jezequel : « Ce sont des gens qui sillonnent la région depuis vingt-cinq ans, ils maîtrisent les chaînes logistiques. La contrebande, les trafics, l'économie de guerre locale avec les taxes sur le bétail, les orpailleurs… Sans oublier les rançons touchées pour libérer des otages. Pour le financement, jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons aucune preuve d'une main étrangère. Quant à l'équipement militaire, il provient en grande majorité des pillages effectués dans les casernes de l'armée malienne. »
Que s'est-il passé entre l'Algérie, le Maroc et le Mali avant le coup de force du 25 avril ?
Michaël Ayari, analyste principal Tunisie et Algérie pour l'International Crisis Group, explique : « Quelques semaines avant l'offensive JNIM-FLA, le Mali a basculé plus nettement vers Rabat sur le dossier du Sahara occidental. Le 10 avril 2026, Bamako a soutenu le plan d'autonomie marocain comme base de règlement et retiré sa reconnaissance de la RASD. Vu d'Alger, cette prise de position confirme que le Mali a choisi le Maroc dans la rivalité algéro-marocaine, au moment même où ses relations avec l'Algérie sont au plus bas. Elle renforce l'idée, dans les cercles algériens, d'un recul de l'influence d'Alger au Sahel et d'une progression marocaine auprès des régimes de l'AES. »
Quelles sont les relations entre Alger et Moscou sur ce dossier ?
Michaël Ayari précise : « Elles sont ambivalentes. L'Algérie reste proche de la Russie, son partenaire militaire historique, mais le dossier malien crée de fortes frictions. Alger s'inquiète de la présence de Wagner, puis de l'Africa Corps, aux côtés de l'armée malienne, surtout près de sa frontière. Un arrangement informel aurait limité leurs opérations à distance du territoire algérien, mais il n'aurait pas été respecté. Alger reproche aussi aux forces russes leurs exactions et leur contribution à la militarisation du conflit, tandis que Moscou soupçonne l'Algérie de tolérer certaines actions hostiles à son influence. Malgré cela, Alger ne cherche pas la rupture : elle veut clarifier les règles avec Moscou et préserver son autonomie stratégique. »
Quel est le contexte régional depuis le putsch mené au Mali en 2021 ? Quel rôle Alger joue-t-elle ? Et Rabat ?
Michaël Ayari indique : « Depuis le double coup d'État de 2020-2021, Bamako a adopté une ligne souverainiste, anti-occidentale et militarisée. Le Mali s'est éloigné de ses partenaires traditionnels, a demandé le départ de la Minusma, s'est rapproché de la Russie et a rejoint une dynamique AES avec le Burkina Faso et le Niger. Alger a d'abord tenté de préserver son rôle de médiateur, hérité des accords de paix successifs, mais Bamako a fini par rejeter cette médiation, dénoncer l'accord d'Alger et accuser l'Algérie d'ingérence. Depuis l'incident du drone abattu en 2025 (NDLR : en avril de cette année, un drone malien était entré sur le territoire algérien, selon les Algériens), la rupture est nette. Les tensions se sont prolongées, y compris sur la scène onusienne, et malgré quelques tentatives de médiation discrètes, aucun dialogue n'a repris. Dans les faits, Alger a adopté une posture de retrait — comme s'il laissait désormais Bamako gérer seul la situation et s'en lavait les mains — tout en lui montrant, en arrière-plan, qu'il pouvait lui savonner la planche. Rabat, de son côté, profite du recul algérien pour renforcer sa présence au Mali : coopération économique, religieuse, militaire, initiative d'accès à l'Atlantique et avancée diplomatique sur le Sahara occidental. Vu d'Alger, le Maroc transforme la crise algéro-malienne en opportunité stratégique. »
Le régime algérien serait-il favorable à un « djihadisme modéré » façon Syrie ?
Michaël Ayari explique : « L'idée d'un djihadisme modéré sur le modèle syrien est évoquée dans certains cercles sécuritaires algériens depuis fin 2025. Elle repose sur un scénario où le JNIM, sous la direction d'Iyad Ag Ghali, parviendrait à consolider une autorité politico-militaire plus structurée, tout en s'appuyant sur des figures conservatrices jugées plus consensuelles pour servir d'interface avec le pouvoir. Selon certains experts, le scénario le plus favorable pour l'Algérie reposerait sur une transition politique profonde au Mali : départ d'Assimi Goïta et des autorités de transition, retrait progressif des forces russes, et évolution du JNIM vers une rupture avec Aqmi accompagnée d'un renoncement à la violence. Ce scénario impliquerait aussi une reconnaissance internationale progressive, avec un retrait du JNIM des listes terroristes, la formation d'un cadre politique inclusif, l'organisation d'une conférence nationale de réconciliation et la recomposition des forces armées maliennes intégrant d'anciens combattants rebelles et djihadistes. Une alliance pourrait émerger pour lutter contre l'État islamique, toujours très actif sur le terrain, même si l'on a tendance à l'oublier, avec des élections générales envisagées à l'horizon 2029. Dans cette perspective, l'Algérie soutiendrait le processus afin de préserver l'intégrité territoriale du Mali — en excluant toute partition du Nord — et contribuerait aux efforts de stabilisation, notamment dans la lutte contre les groupes affiliés à l'État islamique. Un tel scénario apparaît toutefois peu réaliste. Il est plus probable d'assister à une progression graduelle de l'emprise djihadiste, à la multiplication d'alliances locales opportunistes et à une tendance des acteurs extérieurs à privilégier des réponses militaires. Cette dynamique pourrait en outre aggraver les fractures communautaires et conduire à une véritable guerre civile. Il supposerait également des évolutions profondes du JNIM peu probables à ce stade : acceptation de l'intégrité territoriale du Mali, prise de distance avec l'idéologie salafi-djihadiste, contrôle des combattants étrangers, ouverture politique minimale et partage du pouvoir, d'autant que la durabilité de l'alliance entre le JNIM et le FLA reste incertaine, leurs objectifs demeurant fondamentalement divergents. »
Quels sont les risques pour le Maghreb ?
Michaël Ayari conclut : « Le principal risque est la régionalisation du conflit malien. Le Mali partage de longues frontières avec l'Algérie et la Mauritanie ; toute dégradation dans le Nord peut provoquer des déplacements de populations, des incidents transfrontaliers, des frappes mal contrôlées ou des tensions militaires directes. Il existe aussi un risque d'infusion lente du modèle JNIM : alliances locales, administration de territoires, arrangements communautaires et diffusion d'une logique djihadiste plus enracinée. Si le JNIM devient un acteur central du système politique malien, cela pourrait déstabiliser non seulement le Sahel, mais aussi l'Afrique du Nord, en particulier l'Algérie, qui devrait contenir la menace sans fermer totalement les canaux de communication. Le point central est la sécurité de la frontière sud et la prévention d'une régionalisation du conflit. Pour Alger, la brouille avec Bamako est devenue un facteur de vulnérabilité stratégique : elle prive l'Algérie de canaux de gestion de crise au moment où l'État malien est fragilisé, où le JNIM progresse et où la Russie, la Turquie et le Maroc gagnent en influence. Le régime algérien veut éviter que le nord du Mali devienne à la fois un sanctuaire djihadiste, un foyer séparatiste et un théâtre de rivalités entre puissances. »



