Les Blocstop bordelais, entre sécurité et esthétique, au cœur du débat électoral
Installés sur les quais de Bordeaux depuis 2017 pour empêcher l’intrusion de véhicules béliers, les Blocstop font désormais partie intégrante du paysage urbain. Utiles pour les uns en matière de sécurité, mais jugés inesthétiques par d’autres, ces blocs de béton suscitent régulièrement des discussions animées, relancées avec force ces dernières semaines dans le cadre de la campagne municipale.
Un symbole controversé de l’enlaidissement de la ville
« Je suis choqué de voir dans ma ville ces blocs de béton. » Tels sont les propos du candidat Philippe Dessertine, prononcés lors du meeting du 24 février au Fémina, pour évoquer ce qu’il considère comme le symbole de l’enlaidissement de Bordeaux. En pleine période électorale, ces blocs de béton s’invitent dans le débat politique, cristallisant les tensions entre impératifs sécuritaires et préoccupations esthétiques.
Dans son programme, le maire sortant Pierre Hurmic évoque la possibilité de remplacer les Blocstop par des aménagements paysagers sécurisants. L’objectif serait de mieux intégrer ces dispositifs dans le paysage urbain, en privilégiant des solutions plus harmonieuses. De son côté, l’économiste Philippe Dessertine, qui n’a pas déposé sa liste au second tour, cite notamment l’exemple de Nice, où certains dispositifs de sécurité prennent la forme de mobilier urbain, offrant ainsi une alternative plus esthétique.
L’inventeur défend l’efficacité et la praticité des Blocstop
Pour Abdel Feghoul, leur inventeur, ces critiques oublient l’essentiel. « Les Blocstop, c’est pour arrêter une voiture bélier. » Selon lui, remplacer ces blocs par de grands pots de fleurs ou des installations végétalisées poserait plusieurs problèmes techniques et économiques. « Enlever quelque chose qui fonctionne pour remettre plus cher, ça ne vaut pas le coup », estime-t-il. Le chef d’entreprise évoque également la question de l’entretien, soulignant que de grandes jardinières nécessiteraient un arrosage constant et davantage de moyens humains, notamment lors des épisodes de fortes chaleurs.
Une invention née dans le contexte des attentats de Nice
Sur les quais de Bordeaux, ils font désormais partie du décor. Les cyclistes les contournent, les passants s’y assoient quelques minutes, les enfants les escaladent, d’autres y posent leur sac. Pourtant, ces blocs de béton ont été installés pour une raison bien précise : empêcher l’intrusion de véhicules dans les espaces piétons.
Les Blocstop apparaissent dans la ville en 2017, dans un contexte sécuritaire marqué par l’attentat de Nice du 14 juillet 2016. Ce soir-là, un camion lancé sur la Promenade des Anglais fait 86 morts en pleine fête nationale. Dans les mois qui suivent, l’entrepreneur girondin Abdel Feghoul imagine un dispositif simple : un bloc de béton capable d’arrêter un véhicule bélier. L’invention donne naissance à l’entreprise et au nom de marque Blocstop.
Pensés au départ comme une réponse rapide à la menace terroriste, ces blocs ont depuis été déployés dans de nombreuses villes françaises. Ils servent aujourd’hui à sécuriser rues piétonnes, festivals, marchés ou abords de stades, mais aussi les sites militaires, industriels ou nucléaires sensibles.
540 blocs installés de manière permanente à Bordeaux
À Bordeaux, leur présence est particulièrement visible le long de la Garonne. Selon la mairie, 540 blocs sont installés de manière permanente sur environ 2 kilomètres de promenade, entre la Maison écocitoyenne et le Hangar 14. Entre les hangars et jusqu’à Cap Sciences, d’autres blocs appartiennent au centre commercial Bord’eau Village. La Ville dispose aussi d’un stock de 113 blocs supplémentaires, utilisés pour sécuriser des événements ou installés temporairement dans certaines rues.
Souvent gris et brut, les Blocstop peuvent pourtant être peints et décorés. « Au début, c’était une réponse au plan Vigipirate visant à protéger les piétons », rappelle l’adjoint au maire Didier Jeanjean. Les services municipaux analysent les rues afin de déterminer si un camion pourrait s’y engager. Si le risque existe, un dispositif anti-intrusion est installé. Aujourd’hui, lorsque des places ou des rues sont réaménagées, la ville tente d’intégrer ces contraintes de sécurité directement dans le mobilier urbain. Des bancs très lourds ou des aménagements végétalisés peuvent par exemple remplir la même fonction.
Les urbanistes analysent l’intégration de ces dispositifs
Pour les urbanistes, ces blocs sont avant tout le résultat d’une adaptation rapide des villes à une nouvelle menace. « Ils découlent d’une prise de conscience que les espaces publics pouvaient être attaqués », explique Emmanuelle Bonneau, enseignante-chercheuse en aménagement de l’espace et urbanisme, à l’Université Bordeaux-Montaigne. « Il a fallu traiter l’urgence », poursuit-elle. À l’origine, la fonction de ces blocs est uniquement défensive. Avec le temps, les collectivités peuvent ensuite réfléchir à des solutions plus intégrées dans le paysage. « Un Blocstop est une pièce rapportée dans la ville », souligne-t-elle. Contrairement aux aménagements urbains classiques, pensés pour répondre à plusieurs usages, ces blocs remplissent une seule mission : bloquer un véhicule.
Les avis des passants sur les quais de Bordeaux
Sur les quais, les passants ont souvent un avis nuancé. Beaucoup ne prêtent pas attention à l’existence de ces blocs, mais une fois identifiés, ils reconnaissent que les Blocstop ne sont pas très esthétiques, mais acceptent leur présence. « Ce n’est pas très joli, mais s’ils sont là pour la sécurité, pourquoi pas ? » estime Frédérique, 54 ans, adossée à l’un d’eux. Pour son amie, Martine, 64 ans, ils sont « intégrés au paysage bordelais ». Elle imagine qu’ils pourraient être repeints par des graffeurs ou les enfants des écoles.
Le souvenir de l’attentat de Nice reste aussi dans les esprits. « C’était traumatisant, donc c’est bien qu’ils soient là », estime Pauline, 30 ans. Alexandre, son compagnon âgé de 34 ans, complète : « C’est moche, mais ils ont un intérêt. »
Une alternative en pierre naturelle n’a pas abouti
Une alternative avait pourtant été évoquée il y a déjà quelques années. En 2023, la carrière des Pierres de Frontenac avait proposé de produire des blocs anti-intrusion en pierre naturelle, extraite en Gironde. L’idée : remplacer le béton par un matériau local, plus esthétique et revendiquant un meilleur bilan environnemental. La Ville de Bordeaux avait même signé un accord-cadre pour une commande groupée.
Faute de pouvoir financer un crash-test grandeur nature avec un camion, l’entreprise avait fait réaliser une modélisation technique, concluant selon elle à une efficacité comparable à celle du béton. Mais le projet n’a finalement jamais abouti. Selon le directeur actuel de la carrière, Hervé Galtié, malgré plusieurs relances, aucune suite n’a été donnée par la municipalité.
Le plan Vigipirate maintient la priorité à la sécurité
Pour l’heure, les Blocstop devraient donc rester en place. La posture actuelle du plan Vigipirate maintient en effet la France au niveau urgence attentat, et la sécurisation des espaces publics demeure une priorité pour les collectivités. Ainsi, malgré les débats esthétiques et politiques, ces blocs de béton continuent de jouer leur rôle crucial dans la protection des citoyens, rappelant l’équilibre délicat entre sécurité et beauté urbaine.



